HÉLIANTHUS
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Eloge historique de M. Pothier par M. Le Trosne, Avocat du Roi au Présidial d'Orléans

Je ne vous promets pas de tout reproduire, mais d'écrire ce que j'y trouve de profond et de contemporain au sujet de cette Lumière du droit qui a largement préparé par ses "Traités de droit civil et de jurisprudence française" le code civil de 1804 dit "Code Napolèon" et dont de nombreuses réflexions de droit restent d'actualité.

J’ai reproduit ce texte digne de l’être pour qu’il ne tombe pas dans l’oubli et parce qu’il me semble d’une hauteur de vue qui lui confère la dignité de survivre au temps. 
 
Eloge historique de Monsieur POTHIER
par Monsieur LE TROSNE, Avocat du Roi[1] au Présidial d’Orléans[2]

                                                                                            
Il est des hommes si célèbres dans leur genre, qu’il suffit de les nommer pour donner l’idée de la perfection. Tel fut dans la science du droit, Charles Dumoulin : tel a été de nos jours Monsieur Pothier. Ses contemporains l’ont regardé comme le plus grand jurisconsulte qui ait paru depuis plusieurs siècles. Son avis a fait autorité de son vivant dans les Tribunaux ; et la postérité ne fera que confirmer et affermir ce jugement.
 
Si nous n’avions à admirer en lui que la science du profond jurisconsulte, il suffirait de renvoyer qu’à ses ouvrages qui contiennent éminemment cette partie de son éloge. Mais cet homme excellent nous a fourni le modèle le plus parfait du philosophe chrétien, du sage, du magistrat, du citoyen. Les qualités de son cœur nous l’ont rendu plus cher encore et plus respectable que ses talents. Elles sont gravées par la reconnaissance et l’admiration dans la mémoire de tous ceux qui ont été portés de les contempler : et sans doute il en conserve à tout jamais le souvenir. Mais ne devons-nous rien à ceux qui ne connaissent que le jurisconsulte, ne devons-nous rien à ceux qui nous suivrons ? Les exemples des grands hommes ne peuvent être transmis que par ceux qui ont vécu avec eux : c’est une dette que les contemporains contractent envers la postérité.
 
Nous cherchons avec empressement les tableaux qui retracent à nos yeux les traits des hommes célèbres. Je me félicite de posséder le portait de M. Pothier : je me rappellerai toujours, avec la plus vive satisfaction, la peine que j’ai eu à obtenir cette faveur, et la violence que son amitié a fait pour moi à sa modestie. Ne nous reste-t-il donc plus de lui que cette ressemblance froide et inanimée que le burin  s’est empressé de multiplier ? Triste et stérile consolation, plus propre à entretenir nos justes regrets qu’à les calmer. Ne possédons nous pas un trésor éminemment plus précieux ; le souvenir de tant de vertus qui formaient le caractère de cet homme unique ? N’est-ce pas là cette ressemblance qui nous importe le plus de conserver ? Mais qui peut espérer dépeindre dignement les traits de cette âme si belle, si simple tout à la fois et si sublime ; de cette âme qui semblait être d’un ordre supérieur et élevée au dessus de la condition ordinaire des hommes ? Comment éviter d’être accusé par les uns d’avoir exagéré le tableau de ses vertus, et d’être en même temps accusé, par ceux qu’ils l’ont connu, de l’avoir à peine ébauché ? Marchons entre ces deux écueils, en payant un juste tribut de louanges à la mémoire d’un homme qui a tant honoré son siècle, sa patrie et l’humanité. Tâchons de réunir la vérité de la ressemblance à la modestie du style : plus son éloge sera simple, moins il sera indigne de lui.

 
PREMIERE PARTIE

M. Pothier naquit à Orléans le 9 janvier 1699, d'une famille honorable; son père était Conseiller au Présidial. Il apporta en naissant un tempérament faible, qu'il fortifia par la tempérance et la sobriété et les dispositions que l'étude et l'application développèrent par la suite. Il en est de l'esprit comme du corps : faute de l'exercice qui lui est propre, il perd l'usage de ses facultés, qui s'engourdissent dans l'inaction. La principale utilité d'un maître, consiste à fixer la légèreté par l'application, à régler et à modérer l'imagination ; à former le jugement, à donner du ressort à l'esprit en l'accoutumant à réfléchir, à examiner, à discuter. Mais il est infiniment plus rare de trouver ce talent dans les maîtres, que des dispositions dans les jeunes gens ; et faute de cette culture, combien de sujets deviennent incapables des études suivies et sérieuses. 

Ces secours manquèrent absolument à M. Pothier. Il perdit son père à l'âge de cinq ans, et ne trouva de ressources qu'en lui-même pour son éducation. Le collège des Jésuites était très faible, et il y fit de bonnes études ; parce que les hommes de génie n'ont besoin que d'être mis sur la voie, et ne doivent leur progrès qu'à eux-mêmes. Les bons Auteurs de l'Antiquité qu'on
lui mit entre les mains, furent ses maîtres : dès qu'il parvint à les entendre, il sut les goûter ; et le goût décide nécessairement du succès.

Aidé d'une mémoire heureuse et d'une grande facilité, seul ensuite il perfectionna ses connaissances, et parvint à acquérir un fonds de littérature qu'il conserva toute sa vie, sans avoir le temps de le cultiver, et un discernement sûr qui est le principal fruit des bonnes études.

Il fit son droit dans l'Université d'Orléans, qu'il devait un jour rendre si célèbre, et y trouva encore moins de secours pour l'étude des Lois, qu'il n'en avait trouvé au collège pour celle des Lettres. Les Professeurs qui occupaient alors les Chaires d'Université, absolument indifférents au progrès des jeunes gens, se contentaient de leur dicter quelques leçons inintelligibles, et qu'ils ne daignaient pas mettre à leur portée. Ce n'était pas proprement la science du droit qu'ils enseignaient. Il ne présentait de cette science si belle et si lumineuse par elle-même, que ces épines et contrariétés qui lui sont étrangères, et qui n'y ont été introduites que par l'incapacité et la mauvaise foi des rédacteurs des Pandectes : au lieu d'expliquer les textes de manière à instruire, ils ne remplissaient leurs leçons que de ces questions subtiles, inventées et multipliées par les Controversistes.

A cette manière d'enseigner, on aurait pu croire qu'ils n'avaient pour objet de fermer pour toujours le sanctuaire des Lois aux Etudiants, par le dégoût qu'ils savaient leur inspirer : semblables à ces anciens Patriciens, qui pour tenir le peuple dans leur dépendance, lui cachaient, avec si grand soin, les formules des actions, et s'étaient appropriés la connaissance des Lois qu'ils avaient soin de voiler sous une écorce mystérieuse. Un enseignement si peu instructif et défectueux, ne pouvait satisfaire un esprit aussi solide et aussi juste que celui de M. Pothier : heureusement il ne fut pas capable de le rebuter ; il en sentit les défauts, et suppléa, par son travail, aux secours qui lui manquaient. Dans toutes les sciences ce sont les premiers pas qui sont les plus difficiles; il les franchit seul par l'étude sérieuse des Instituts, dans laquelle il s'aida du Commentaire de Vinius, et se prépara ainsi à aller puiser à la source même du Droit, par l'étude la plus profonde et la plus suivie des Pandectes.
 
Il ne savait point encore, en terminant son cours, quel usage il ferait des degrés qu’il avait si bien mérité. Il s’agissait pour lui de se décider sur le choix d’un état : démarche si importante, et dans laquelle le hasard, un goût passager, ou les circonstances, décident souvent du sort de la vie. Il format le projet d’entrer dans la Congrégation des Chanoines Réguliers, et n’en fut détourné que par l’attachement qu’il avait pour sa mère. Il est à présumer que portant dans cet état un cœur plein de droiture et de religion, il eut été un excellent religieux, mais il n’eut été utile qu’à lui-même : et la providence le destinait à donner dans la vie civile, l’exemple le plus frappant de toutes les vertus chrétiennes et sociales, et à devenir dans les sciences du droit, l’oracle de son siècle et de la postérité.
 
Il se détermina pour la magistrature, et fut reçu Conseiller en 1720. Le choix de cet état fixa absolument celui de ses études, et dès lors la littérature ne fut pour lui plus qu’un amusement passager. Encore fut-il obligé d’y renoncer pas la suite, lorsque ses occupations se multiplièrent ; mais il avait tiré de ces fleurs les fruits les plus utiles, la connaissance des bons auteurs, et l’habitude qui lui devint si nécessaire d’entendre et d’écrire la langue latine. Conversait-il avec ses amis, il retrouvait dans sa mémoire, comme dans un dépôt fidèle, les plus beaux endroits d’Horace, et surtout de Juvénal, dont il aimait principalement la force et l’énergie ; il les récitait avec un feu qui lui était propre.
 
Pendant les six à douze première années après sa réception, il joignit à l’étude du droit celle de la religion et de la théologie, qu’il aimait à puiser dans les sources et principalement dans Saint-Augustin et dans les ouvrages des grands hommes de Port-Royal, pour lesquels il avait la plus grande vénération. M. Nicole fut toujours son auteur favori, comme il l’est pour tous ceux qui ont dans l’esprit de la justesse, et qui préfère la solidité du raisonnement aux agréments de l’éloquence : il en continua la lecture toute sa vie.
 
Mais cette lecture particulière ne prenait rien sur les devoirs de sa place. Sa grande facilité et une économie rigoureuse de son temps, lui donnaient les moyens de suffire à tout. Il fit usage le premier au Baillage d’Orléans, du droit qu’ont les rapporteurs d’opiner dans les affaires dont ils font le rapport, quoiqu’il n’ait pas vingt-cinq ans ; et jamais cette exception à la règle ne fut mieux appliquée. Tandis qu’il commençait dans son cabinet à acquérir ce fonds de connaissance que cinquante ans de travail le plus assidu devaient rendre si riche et si étendu, il apprenait au Palais à en faire l’application, et se formait par l’usage, que rien ne peut suppléer dans l’exercice de la magistrature. Il y joignait de fréquentes conversations avec un Avocat très instruit ; ses promenades même étaient des conférences ; il s’associait le plus souvent un ami avec lequel il avait appris l’italien ; et pour n’en pas perdre l’habitude, il agitait dans cette langue les questions qui se présentaient.
 
A peine fut-il majeur, qu’on s’aperçut au Palais combien ce jeune Magistrat avait déjà d’acquis. A mesure qu’il étudiait une matière, il en composait un traité, persuadé que la meilleure, peut-être la seule manière de se rendre propre une science, est de la travailler par écrit. La nécessité de mettre de l’ordre dans ses idées, de les biens concevoir pour les bien rendre, de les envisager sous toutes les faces, force l’esprit à l’application, et l’accoutume à la justesse et à la méthode : avantage que la lecture, même répétée, en peut jamais procurer.
 
Monsieur Pothier n’eut pas plus tôt commencé à étudier le Digeste, qui sentit cet attrait invincible qu’éprouva le père Mallebranche, à la lecture de l’homme de Descartes : il reconnut sa vocation et la suivit.
 
Les lois d’un peuple aussi célèbre que les Romains, forment une partie plus intéressante de son histoire, que celles de ses victoires et de ses conquêtes. Cependant, si cette connaissance n’était pour nous qu’un objet de simple curiosité, le travail de Monsieur Pothier serait d’une utilité médiocre, et dès lors on peut assurer qu’il ne l’eut pas entrepris. Mais les lois romaines seront dans tous les temps, et pour tous les peuples, la vraie source du droit et de la justice distributive. Otez-en ce qui s’y trouve de particulier aux mœurs de ce peuple, à sa constitution, à sa forme d’y procéder, le surplus est puisé dans les vraies notions du juste et de l’injuste, appliquées aux différentes actions que les hommes peuvent avoir à exercer.
 
Le droit civil devint donc le principal objet de ses études : il s’y sentit entraîner par un goût qui est le garant et la cause des succès. Mais plus il avançait dans ce travail plus il sentait l’imperfection et le désordre de la compilation qui nous reste dans les lois romaines. Il ne fut pas dégoûté par ce défaut : il était sans le savoir destiné à le réparer. Tous les jurisconsultes, depuis la découverte des pandectes avaient senti les inconvénients de ces désordres ; tous l’ont surmonté pour eux même à force de travail ; aucun n’a osé entreprendre d’aplanir cette difficulté pour les autres. Monsieur Pothier n’y aurait pas songé depuis, s’il n’y eut été engagé de manière à ne pouvoir s’y refuser. Il avait commencé ce travail de lui-même, et pour sa propre utilité : mais sa modestie ne lui permettait pas de former le projet de l’achever et de la publier. Il avait jugé de la difficulté de l’entreprise, par le peu de succès de Vigelius, célèbre jurisconsulte allemand qui l’avait tentée. Cependant il avait achevé des paratitles sur les pandectes ; et ce travail était un acheminement. Il avait fait plus, il s’était formé un plan pour rétablir l’ordre des textes, et l’avait rempli sur plusieurs titres importants. Il communiqua un de ces essais à Monsieur le Prévôt de la Janès, Conseiller au Présidial, et professeur de droit français, qui, jugeant de la possibilité du succès par ce qu’il en voyait, trouva le moyen de forcer la modestie de M. Pothier.

 Il annonça à Monsieur le Chancelier d’Aguesseau, le mérite et le talent de l’Auteur, son application infatigable, son plan et ses succès. M. le Chancelier qui sentait toute l’importance de cette entreprise chargea Monsieur de la Janès d’encourager M. Pothier, qui promit enfin ce qu’on exigeait de lui, et ne s’occupa plus qu’à remplir cet engagement. Il envoya à Monsieur le Chancelier plusieurs essais de son travail. Ce magistrat en fut très satisfait ; l’invita à venir en conférer avec lui, et lui communiqua ses vues pour la perfection de l’ouvrage, par un mémoire d’observation qu’il lui remit le 24 septembre 1736, qui prouvent en même temps l’étendue des connaissances de Monsieur le Chancelier et l’idée qu’il s’était formée de cette entreprise.    
 
Pour faire sentir l’étendue et le prix du travail de M. Pothier, il est nécessaire de donner une idée de cet ouvrage.
 
La loi des Douze-Tables fut chez les romains la base du droit civil. Cette loi si célèbre dont Rome envoya puiser les principes dans la Grèce, et que tant de grands hommes ont élevée au-dessus des ouvrages les plus vantés des philosophes, était d’une simplicité et d’une brièveté singulière. On reconnut peu à peu qu’il était indispensable de l’interpréter pour en faire l’application à la multitude et à la variété des affaires et l’on vit paraître successivement une foule d’explications et de commentaires. Ces divers développements de la loi des Douze-Tables firent naître ce que l’on appela le droit civil, dans un sens étroit et par opposition aux lois, dont ce droit dans son origine, n’avait ni le caractère ni l’autorité. Les Préteurs adoptèrent cette jurisprudence par laquelle ils trouvère moyen de modifier la loi des Douze-Tables, et d’adoucir sa trop grande rigueur ; et comme elle n’était pas encore fixée invariablement, ils annonçaient par leurs édits, au commencement de leur magistrature, les principes sur lesquels ils se proposaient de juger. Les formules inventées, pour la poursuite des actions, forment encore une autre partie du droit civil, qui devint si considérable que Cicéron se plaignait déjà de son temps, de sa trop grande étendue.

 Mais quel prodigieux accroissement ne prit-il pas depuis, non seulement par les Sénatusconsultes, qui, sous Tibère, acquirent force de loi, et par les constitutions des empereurs, mais beaucoup plus encore par les décisions, les consultations, et les ouvrages de jurisconsultes. Ce fut sous les empereurs que parurent en foule Trebatius, Labeon, Capito, Sabinus, Proculus, Julien, Africanus, Caius, Scaevola, Papinien, Paul, Ulpien, Aquila, et tant d’autres qu’il serait trop long de nommer. Leurs décisions n’avaient pas force de loi par elles-mêmes, mais elles avaient acquis par l’usage une grande autorité ; elles étaient consultées et suivies dans les jugements, et passaient pour droit non écrit.

Le droit civil, formé de tant de différentes parties, était, avec le temps, devenu une collection immense, et son étendue devait peu à peu causer sa ruine (à méditer). Les changements arrivés dans la constitution, dans les mœurs et dans la religion, depuis que Constantinople était devenu siège de l’Empire, avaient apporté nécessairement  bien des changements dans l’ancien droit, et devait peu à peu en faire négliger la connaissance et l’étude.   
 
Il était donc bien à propos de former de tant de matériaux épars un édifice unique et régulier. Que nous serions heureux si un ouvrage aussi important eut été exécuté dans un siècle plus éclairé et plus instruit ! Il ne fut que dans le sixième, par les ordres de Justinien, dans un temps où le goût était dégénéré, et où la barbarie avait commencé à défigurer l’Empire Romain.
 
Tribonien fut chargé de cet ouvrage, qui aurait demandé un de ces fameux jurisconsultes, tel qu’il n’en paraissait plus depuis longtemps. Mais quoique infiniment inférieur au travail qu’il entreprenait, il aurait pu le rendre moins défectueux, s’il eût employé le temps nécessaire, s’il eût effectué ce travail avec plus de maturité et de réflexion. Il avait à parcourir et à extraire des ouvrages et des traités particuliers d’une foule de Jurisconsultes, qui formaient deux mille volumes : il s’agissait de comparer les textes, de les rapprocher dans un ordre convenable ; d’en retrancher un grand nombre en s’attachant à ce qui est essentiel ; de choisir dans chaque matière ce qui y avait de plus important, d’en noter les contrariétés, sans négliger de nous instruire des diverses opinions des grands jurisconsultes, sur les questions controversées entre eux, de conserver la connaissance de l’ancien droit, et d’établir les changements qui y étaient arrivés.    
 
On employa que trois ans à ce travail : aussi avec quelle négligence et quel désordre n’a-t-il pas été exécuté ?
 
L’ancien droit s’y trouve défiguré, non seulement par le défaut d’exactitude, mais souvent aussi à dessein, plusieurs textes ont été altérés par des additions inférés, pour les rapprocher du nouveau droit. On nous a privé de la connaissance des mœurs et de lois anciennes qui étaient encore répandues du temps de Justinien ; el les traces qu’on nous en a laissées, sont devenues pour nous très obscures, de sorte qu’aujourd’hui ce n’est qu’à force de travail, de recherches et de conjectures, qu’on parvient à démêler des points qu’il était alors facile de ne pas confondre. On y trouve que quelques fragments épars de la loi des Douze-Tables, dont les textes auraient dû être distribués sur chaque matière à laquelle ils avaient rapport. On a laissé des antinomies inconciliables dans un ouvrage auquel on donnait force de loi, soit en mêlant le nouveau droit à l’ancien, soit en insérant les avis contraires des jurisconsultes qui étaient de différentes sectes, sans avertir de la cause de ces contrariétés, et sans se décider sur un avis.
 
Les savants, depuis le renouvellement des études, et l’invention  de l’imprimerie, ont travaillé avec une ardeur incroyable, à réparer autant qu’il a été possible, les défauts causés par l’inexactitude, l’incapacité et l’infidélité des rédacteurs des pandectes. Les lettres et les sciences se prêtent un secours mutuel. La connaissance du droit romain a pris une nouvelle face par l’étude de la langue latine, par celle de l’histoire et des monuments ; par l’établissement des règles de la saine critique ; par la recherche des antiquités : et les gens de lettres, de leur côté ont trouvé dans les pandectes, la solution de beaucoup de faits et d’usages obscurs.

Les juristes ont profité de ces lumières pour dissiper les ténèbres répandues dans la compilation de Tribonien. Ils ont pénétré par la discussion, le sens des textes difficiles ; ils ont démêlé l’ancien droit, ils ont rétabli la pureté des textes ; concilié beaucoup d’antinomie et donné des raisons de celles qui ne peuvent se concilier : de manière que nous n’avons plus rien à désirer quant à la discussion et à l’intelligence des textes. La différence qui se trouve entre la glose d’Accurse et  les commentaires d’Alciat, procède du temps où ils ont travaillé.

Accurse florissait au commencement du treizième siècle ; et Alciat écrivait sous François Ier.
 
C’est ainsi que les sciences se perfectionnent par des travaux accumulés, dont il résulte peu à peu un fonds de richesse et de connaissances, qui, sans rien perdre s’accroît successivement. Chaque savant y ajoute le fruit de ses études ; il prépare et facilite les succès postérieurs ; il abrège le travail ; il aplanit la difficulté pour ceux qui suivront après lui la même carrière. Ils pourront aller d’autant plus loin, qu’ils trouveront le chemin déjà frayé ; et que partant d’un point plus rapproché, ils emploieront moins de temps à parcourir une espace plus étendu. Que de travaux et de temps n’eût pas épargné l’ouvrage de M. Pothier, à tous ceux qui se sont livrés à l’étude du Droit, s’il eût été exécuté quelques siècles plus tôt.
 
En effet, malgré les soins, les recherches et les travaux de tant de jurisconsultes depuis six cents ans, il restait encore dans les pandectes une défaut bien sensible, bien préjudiciable au progrès des études et à l’intelligence facile des lois ; c’est le désordre dans lequel les textes se trouvent placés, non seulement dans chaque titre, mais dispersés souvent dans des titres auxquels il n’ont point de rapport.
 
L’ouvrage de M. Pothier a pour objet principal de réparer ce désordre. Il est intitulé Pandectae Justinianea in novum ordinem Digestae, et forme trois volumes in-folio.
 
M. Pothier a conservé l’arrangement des titres qui est l’ordre de l’Edit perpétuel sur lequel les jurisconsultes avaient travaillé ; et sous ces titres il a rangé tous les textes dans un ordre méthodique, non seulement en changeant la place qu’ils y occupaient, mais en tirant des autres titres ceux qui y étaient mal placés, et en les reportant dans ceux où ils avaient le plus de rapport.
 
A la tête de chaque titre on y trouve une introduction qui contient un exposé de la matière qui y est traitée, et les textes qui renferment les définitions et les premiers principes. Des divisions claires et remplies dans le cours des titres, facilitent l’intelligence et soulagent la mémoire.
 
Les lois sont liées entre elles par de courtes transitions qui en découvrent le rapport, et en montrent l’enchaînement. Tout ce que l’Auteur a ajouté est distingué par des caractères italiques ; de manière que le texte se présente dans toute sa pureté.
 
L’Auteur s’est attaché à démêler l’ancien droit, à éclaircir et à indiquer les changements qui y sont survenus. Il a tiré ses recherches, soit des autres endroits du Digeste,  qui en fournissent des vestiges, soit des Instituts et des Constitutions de Justinien qui le rappellent pour l’abroger ; soit de la Paraphrase de Théophile, des divers fragments qui nous sont restés de la loi des Douze-Tables et des ouvrages des anciens Jurisconsultes, soit des traces qu’on en découvre dans l’histoire et les autres monuments de l’antiquité.
 
Parmi les lois du code, les unes sont conformes au droit des Pandectes, les autres le changent et l’abrogent, et n’en sont pas moins nécessaires à connaître pour l’intelligence des textes que Tribonien a altéré, pour les rapprocher du nouveau droit. Les lois du code, qui confirment l’ancien droit, sont rapportées en entier, et ce sont celles qui ont vécu avant Constantin. Les lois postérieures qui sont faciles à reconnaître par leur style diffus et la barbarie dont elles se ressentent, ne sont citées que par extrait.
 
Enfin l’Auteur a mis des notes courtes, mais suffisantes sur les endroits difficiles, soit à raison des antinomies, soit à raison du texte qui a été altéré ; et il a puisé le plus souvent ses notes dans Cujas, le plus grand juriste qui ait paru depuis le renouvellement des études.
 
Il a sans doute parcouru et consulté bien des livres pour parvenir à la confection de ce grand ouvrage. Sa bibliothèque était considérable, et il avait à disposition la Bibliothèque publique, fondée par M. Prousteau, Docteur de l’Université, dont le fond est en livre de droit. Mais les trois livres qu’il a étudié à fond et quotidiennement, ont été les Pandectes mêmes et le Code qu’il lui a fallu parcourir mille et mille fois, et se rendre familier, au point d’avoir en quelque sorte, tous les textes présents à la fois, les ouvrages de Cujas et ceux de Dumoulin. Il a été facile de le voir par l’état de délabrement où ces trois livres ont été trouvés dans sa bibliothèque.

Il paraît que c’est M. le Chancelier qui avait conçu l’idée de ce travail, et qui l’avait recommandé dès le commencement de l’entreprise : que M. Pothier, après avoir achevé ces deux titres, se proposaient d’en faire un ouvrage à part, mais qu’il s’est rendu au désir de M. le Chancelier, qui lui a fait sentir l’avantage qu’il y avait à terminer l’ouvrage par ce recueil précieux qui en présente un extrait fidèle par les textes mêmes.
 
M. Pothier a été plus de douze ans à composer cet ouvrage ; et plus de vingt-cinq ans, si, comme il est juste de le faire, on impute sur ce travail celui par lequel il s’était rendu capable de l’entreprendre. Il a été aidé dans l’exécution, par M. de Guienne, Avocat en Parlement, son ami intime, et, j’ose dire le mien. La préface, qui est très bien écrite, est de Monsieur de Guienne. M. Pothier lui en fournissait les matériaux : mais quoiqu’avec beaucoup de littérature, il n’aimait pas un genre de composition châtiée et ornée. Il n’y aurait point eu de préface, ou une très courte, si Monsieur de Guienne ne s’en fût chargé. Il a eu aussi beaucoup de part sur le commentaire de la loi des Douze-Tables, qui est à la tête du second volume.
 
Quant au corps de l’ouvrage, quoiqu’il ne fût chargé que de corriger les épreuves, son travail a été beaucoup plus loin et plus utile. C’était un homme exact, difficile à contenter, bon critique, et tel qu’il le fallait pour associer à Monsieur Pothier, qui ne s’occupant que du fond des choses, aurait négligé bien des soins de détail, qui contribuent cependant beaucoup à la perfection d’un ouvrage. Il n’avait par l’étendue de connaissance, ni la grande facilité de M. Pothier ; et il n’en était par cela même que plus propre à ce travail de révision. Il jugeait des autres par lui-même. Trouvait-il un texte qui avait besoin d’être éclairci, ou qui pouvait trouver ailleurs une place plus convenable, ou une transition négligée, il faisait ses remarques et se objections à M. Pothier, et tirait de lui un changement de place, une explication ou une note.
 
Un autre ami intime de M. Pothier, a été M. Rousseau, Avocat et Professeur de droit français à Paris. Leur liaison était très ancienne : elle s’était formée à Paris, où M. Pothier avait fait plusieurs séjours avant 1730, et depuis. Il y était entré dans des conférences, où il s’était lié à plusieurs Avocats célèbres qui ont conservé des relations avec lui, et avait pour lui toute l’estime qu’il méritait. Mais sa correspondance avec M. Rousseau était continuelle, et roulait toujours sur leurs études communes. Ils se voyaient tous les ans aux vacances.   
 
Rousseau avait beaucoup d’acquis, un excellent jugement, une facilité si grande dans l’élocution, qu’il était difficile de le suivre  lorsqu’il traitait une question, et une si prodigieuse mémoire, qu’il retenait non seulement le fond des choses, mais citait sur le champ les autorités dont il appuyait son avis. C’était de lui que M. Pothier apprenait ce que l’on appelle la jurisprudence actuelle, qu’il n’approuvait pas toujours, mais qu’il fallait faire connaître ; espèce de législation versatile, malheureusement trop fréquente, et qui n’a guère lieu que par l’imperfection de nos lois.

M. Pothier faisait le plus grand cas de l’opinion de M. Rousseau ; ils se rapprochaient le plus souvent mais pas toujours. En plusieurs endroits de ses Traités, M. Pothier rapporte l’avis de M. Rousseau soit pour le combattre, soit pour appuyer le sien, soit pour laisser le choix au lecteur dans certaines questions, où sans se déclarer lui-même, il présente les moyens d’un avis, et ensuite celui de M. Rousseau.
 
Les Pandectes étaient un ouvrage considérable, très coûteux à imprimer, écrit en latin, et sur une matière dont l’étude est très négligée parmi nous. On eut de la peine à trouver des libraires qui voulussent s’en charger : ils craignaient que le débit en fût impossible, ou très long. Il s’est cependant fait assez promptement ; parce que les étrangers en ont enlevé la plus grande partie.
 
L’ouvrage n’a essuyé d’autre critique que celle du journaliste de Leipsick, qui, soit par jalousie de ce que la gloire d’une si grande entreprise était enlevée à sa patrie, soit par d’autres motifs, l’attaqua avec aigreur. Il en parlât comme un ouvrage qui n’avait rien de neuf et d’intéressant ; comme d’un travail sans mérite, entrepris pour se faire un nom à peu de frais, et dans lequel on ne trouvait pas ce fonds d’érudition dont autrefois tous les jurisconsultes, et encore aujourd’hui les Allemands, ornent ou surchargent leurs ouvrages.
 
On connaissait assez M. Pothier, pour être persuadé qu’il ne prendrait pas la peine d’y répondre. Un de ses Confrères s’en chargea ; et on ne lui montra la critique qu’avec la réponse imprimée, sous la forme d’une lettre, adressée aux Auteurs du Journal des Savants. On fait voir dans cette lettre, que le journaliste allemand n’avait senti, ni le mérite ni l’objet de l’ouvrage : que l’auteur ne s’était pas proposé de faire un commentaire, ni de se jeter dans des discussions d’érudition ; mais au contraire de dispenser de l’étude des commentaires, plus pénible que celle des lois ; de présenter un commentaire des textes par les textes mêmes, et de les éclaircir par la manière de les lier ensemble et de les placer.
 
On imprimait le premier volume des Pandectes, lorsque M. Pothier tomba dangereusement malade au retour d’un voyage qu’il avait fait en Sologne, chez un de ses Confrères. Il revint à cheval avec la fièvre. Jamais il n’avait été malade : quoique d’un tempérament faible, il soutenait sa santé par la régularité de son régime. La fièvre était pour lui un état nouveau et inconnu ; il voulut lui résister quelques jours sans la connaître : enfin au lieu d’appeler un médecin, il alla le consulter et lui demander la cause de cette maladie qu’il éprouvait. Le médecin l’eut bientôt trouvée, le fit retourner chez lui, et coucher. La fièvre devint très sérieuse, et l’on craignit pour sa vie.
 
Heureusement la maladie céda : mais le rétablissement ne fut pas entier : il demeura perclus des jambes, et pris aisément son parti sur cette privation, qui dura assez longtemps pour lui faire craindre qu’elle ne durât toujours. Il s’estimait trop heureux que Dieu lui eût conservé la liberté de l’application et du travail. Il donna à l’étude d’autant plus de temps, que la vie sédentaire lui en laissait plus de libre, et n’espérait plus recouvrer l’usage des jambes, après avoir tenté inutilement plusieurs remèdes, lorsqu’enfin on se douta que la faculté de marcher, pouvait être empêchée, moins par un obstacle réel et invincible, que par le dépôt trop long d’exercice. On lui conseilla d’essayer à marcher, par le moyen de deux poulies ; qui, roulant dans des coulisses attachées au plancher de sa chambre, le tenait suspendu sous les bras, et lui permettait de remuer les jambes sans leur laisser porter tout le poids du corps. Il se fournit à cet essai, qui lui dénoua les jambes : peu à peu il en recouvra l’usage ; il ne lui resta que de la raideur. Il avait été très grand marcheur avant sa maladie ; il le fut assez depuis pour le besoin ; car plus il avançât en âge, plus ses occupations se multiplièrent au point de lui interdire presque toute dissipation. Lorsqu’on l’exhortait à en prendre, il disait que le chemin de chez lui au Châtelet, était un exercice suffisant.
 
L’étude du droit avait déjà commencé à se ranimer dans l’université d’Orléans. M. Prévost de la Janès, Conseiller au Présidial, et Professeur de droit français, avait senti en vain qu’un homme destiné à enseigner, acquiert des connaissances ; qu’il n’est utile qu’à lui-même, dans une place instituée pour l’utilité des autres, s’il ne réussit à leur faire goûter ce qu’il enseigne, et à inspirer l’amour de l’étude. C’était un homme de beaucoup de mérite et d’acquis, du commerce le plus agréable, et d’un esprit très orné. Il aimait les jeunes gens, il avait l’art de se les attacher et de les intéresser à leur succès. Ce talent est d’autant plus nécessaire à un Professeur de droit, qu’il n’a pas cette sorte d’autorité qui force au travail, mais seulement une autorité de conviction et de persuasion. Il a pour disciples, des gens placés dans cet intervalle critique qui sépare la première jeunesse de l’âge raisonnable ; des gens qui bien souvent sont d’autant plus amoureux de l’indépendance, qu’ils ont plus aspiré au terme qui devait les en mettre en possession, et, qui s’ils ont conservé l’amour de l’étude, doivent assez naturellement préférer les douceurs de la littérature à l’austérité et à la sécheresse de la jurisprudence.
 
M. de la Janès mourut au mois d’octobre 1749. M. le Chancelier fut vivement sollicité pour nommer à cette place. Il connaissait parfaitement le mérite de M. Pothier, et désirait de la lui donner. M. Pothier, de son côté, la désirait aussi par amour des jeunes gens et par le plaisir qu’il trouvait à enseigner. Mais il n’était pas de son caractère de solliciter ; et sa timidité était un obstacle qu’il fallait lui aider à vaincre. Je n’oserai assurer si. M. Gilbert-de-Voisin leva cet obstacle, en lui proposant la chaire de la part de M. le Chancelier : ou si M. Pothier eut le courage de surmonter sa timidité au point de témoigner à M. Gilbert que cette place le flatterait. Quoiqu’il en soit, il fut nommé sans que personne ne s’en doutât. La satisfaction qu’il éprouva ne put être troublé que par la peine qu’il ressentit de s’être trouvé en concurrence avec Monsieur Guyot, Docteur agrégé, et de le voir privé d’une place qu’il ne pouvait manquer d’obtenir, s’il n’eût eu un compétiteur aussi redoutable. Il n’avait désiré de cette place que le plaisir d’enseigner : il espéra pouvoir réparer l’espèce de tort qu’il faisait à M. Guyot, en l’engageant à accepter le partage des émoluments. Il se passa entre eux à cette occasion un combat de générosité aussi honorable pour l’un que pour l’autre. M. Pothier insista et sollicita ce partage comme une grâce. M. Guyot persista à refuser ; et peu d’années après il a obtenu une chaire par le concours.
 
On se plaint de la décadence des études de droit. La cause de cet abandon est d’autant plus grave et difficile à réformer, qu’elle tient à l’état général des mœurs dans la nation, à la frivolité du siècle, à la dissipation des jeunes gens qu’on fait entrer dans le monde beaucoup trop tôt. Les maîtres les plus capables et les mieux intentionnés ne peuvent que lutter contre cette cause générale, et lui opposer de l’assiduité, de l’application et du courage. Leurs succès, quelque chose qu’ils puissent faire, se borneront toujours à un petit nombre de jeunes gens qui profiteront de leurs soins.

Monsieur Pothier succédait à un Professeur qui avait commencé à inspirer de l’émulation ; et il a trouvé dans ceux qui composent aujourd’hui l’université, des Confrères remplis des mêmes vues et du même zèle pour l’instruction des jeunes gens.

Les hommes les plus célèbres ne font pas toujours les meilleurs maîtres ; et même la profondeur des connaissances semble leur rendre cette fonction plus pénible, et s’opposer au succès de l’enseignement. Le travail de la composition n’a rien que d’agréable pour un homme qui a fait une étude suivie d’une science ; qui en a saisi l’ensemble, et en possède toutes les parties. Les idées dont il est rempli, se présentent en foule et s’empressent de s’arranger sous sa plume, s’il a de la méthode dans l’esprit elles se placent d’elles-mêmes et sans effort, dans l’ordre le plus naturel. Les difficultés qu’il rencontre, loin de le rebuter, deviennent pour lui un nouvel attrait. La nécessité de prendre parti dans les questions importantes, la force de chercher les objections, et de s’assurer par la discussion de la vérité du sentiment qu’il embrasse

Mais le talent d’enseigner, est tout différent, et il est rare de le joindre à l’étendue du savoir. Se rabaisser aux premiers éléments, pour se faire entendre et varier l’instruction et la manière de la présenter, s’occuper en entier des autres et jamais de soi- même ; se mettre à la portée de tous les esprits, de manière que les moins pénétrants ne puissent se plaindre qu’on les négligent ; paraître soi-même ne savoir que ce qu’il s’agit d’enseigner dans le moment ; revenir sur les mêmes point pour  les inculquer ; descendre des premiers principes aux conséquences par une gradation facile ; ne dire à la fois que ce qu’il faut pour ne pas surcharger l’auditeur, et le dire avec méthode et clarté, s’assurer qu’il vous suivent, avant d’aller plus loin, et les prendre par la main pour les aider à avancer. Tel est le talent d’un maître ; tel était supérieurement celui de M. Pothier. Il faisait plus, il savait tellement cacher  la supériorité du Maître, que les étudiants croyaient conserver un ami. Ses leçons étaient des conférences dans lesquelles il soutenait l’attention par des interrogations qui mettaient les jeunes gens à portée de faire valoir leurs études particulières. La question s’adressait à un seul, et tous s’empressaient d’en chercher la réponse. Tous étaient en haleine, parce que la question suivante pouvait s’adresser à eux. La réponse était-elle difficile, la tournure même de la question servait à y conduire et l’indiquait aux esprits attentifs, en leur laissant tout le plaisir de la recherche et l’honneur de la solution. L’objection la moins solide, celle même qui annonçait, ou le peu d’avancement, ou l’oubli du principe, était écoutée et répondue avec bonté.

Quiconque connaît les effets de l’émulation sait de quoi les hommes sont capables quand ils sont animés de ce puissant aiguillon, et peut apprécier la valeur des études que faisaient sous un tel maître les jeunes gens qui avaient de la bonne volonté ; et la manière intéressante dont il enseignait, était bien propre à en augmenter le nombre. Je l’ai dit plus haut, M. Pothier n’avait désiré de sa place, que la satisfaction d’enseigner ; il ne s’en réserva que cet avantage, et en partagea les émoluments entre les pauvres et ses disciples. A l’examen public de droit français qui termine le cours des études il substitua une dispute publique sur les matières qu’il avait enseignées pendant l’année. Les jeunes gens qui voulaient y entre, s’y disposaient de longue main par des études sérieuses : nul n’aurait osé se présenter dans la lice, sans la conscience sinon de vaincre, du moins de se faire honneur. Le public qui s’intéresse au succès des jeunes gens, aimait à être spectateur de ce combat dot l’université était juge. Le prix du vainqueur était une médaille d’or, adjugée en public, les autres compétiteurs n’étaient pas sans récompense, ils recevaient des médailles d’argent.

On peut croire que les athlètes ne se ménageaient pas : la dispute durait un séance pour chaque compétiteur, qui avait tous les autres pour adversaires, et les attaquait à son tour. La manière de proposer les questions, et celle d’y répondre, entraient également dans la balance du jugement. Chacun prévoyant que les traités enseignés dans l’année, étaient aussi familier à ses adversaires qu’à lui, croyait devoir chercher ailleurs, et allait puiser des arguments, soit dans le corps de droit, soit dans les matières qui avaient rapport à la matière : et le combat était si sérieux, que le juges étaient quelquefois obligés d’en tempérer l’ardeur, et d’intervenir, soit pour revenir aux manières proposées dont on s’écartaient, soit en présentant d’un manière plus claire la question que l’argumentateur avait cherché à rendre embarrassante pour surprendre son adversaire.

M. Pothier ne se contenta pas seulement d’encourager ses disciples par des prix. Rien de personnel n’entra jamais dans ses vues. Les étudiants des deux premières années devaient devenir les siens ; ils eurent également part à ses faveurs : et souvent dès la première année, l’amour de l’étude et le plaisir de l’entendre, les conduisaient à ses leçons. L’examen sur les Institutes et les thèses de Bachelier, devinrent des concours toutes les fois qu’il se présenta des compétiteurs : et le zèle de M. Pothier fut toujours parfaitement secondé par celui des autres professeurs.
 
Combien, depuis vingt-cinq ans, n’est-il pas sorti  de cette Ecole ; d’excellents sujets qui ont porté dans la magistrature et dans le barreau, la connaissance des lois et l’amour du travail ?
M. Pothier, après avoir achevé son grand Ouvrage des Pandectes, s’ouvrit une carrière immense, qui ne devait être terminée qu’avec sa vie. Il avait traité autrefois, pour son usage particulier, toutes les matières de droit français. La nécessité d’enseigner, l’engagea à les travailler de nouveau : et ces traités sont manuscrits, entre les mains de beaucoup de personnes. Il les eût encore retouchés, si le temps lui eût permis de les publier.

En 1740, M. Pothier avait donné, conjointement avec M. Prévôt de la Janès et M. Jousse une édition de la coutume d’Orléans, en deux volumes, avec des notes. Cette édition était épuisée et le libraire songeait à en donner une autre ; il s’adressa à M. Pothier, pour le prier d’y retoucher. M. Pothier s’en chargea avec plaisir. Mais au lieu d’un simple travail de révision, il en exécuta un tout différent et bien autrement important et utile. A la tête de chaque titre de la coutume, il place un traité abrégé de la matière, espèce d’un commentaire infiniment plus utile que des notes, qui n’étant relatives qu’à un article, ne laissent point de liaison dans l’esprit, et ne fournissent que des connaissances aussi décousues que le texte même qu’elles interprètent. Il a joint des notes sur les articles qui ont besoin d’éclaircissement ; et renvoie continuellement de ces notes à l’introduction du titre ; et de ces introductions, aux articles et aux notes : ce qui lie ensemble tout l’ouvrage. Forcé de se restreindre par le peu d’étendue, il a serré son style ; de sorte qu’on a dans cet ouvrage un excellent abrégé de ses traités. On y trouve tout ce qui est essentiel à savoir, exposé avec netteté et précision ; et on peut dire avec quiconque possèderait bien ces deux volumes, aurait une connaissance assez étendue du droit coutumier. 

Cet ouvrage, aussi important pour la coutume de Paris que pour la nôtre, par le grand rapport qu’elles ont ensemble, forme sur le droit coutumier un corps complet de doctrine, d’autant plus précieux qu’il sort de la main d’un Jurisconsulte. Car il ne faut pas croire que le droit coutumier n’a aucun trait au droit romain, et qu’il suffit de connaître les coutumes, pour bien traiter les matières qu’elles embrassent

Dans notre législation, presque toute positive et arbitraire, la raison n’entre pour rien quant à l’établissement des principes. Ils pourraient être contradictoires, et ils le sont en effet d’un canton à l’autre, et sont tout aussi vrais. Car le vrai arbitraire n’est qu’une vérité et un point de fait ; il ne peut être une vérité subsistante par elle-même. Il se trouve sans doute beaucoup de ces vérités de fait ou de ces principes factices, mêlés dans toutes les législations ; y ayant beaucoup de détail qui ne peuvent être déterminés que par des lois positives. Malheureusement, ils abondent tellement dans la nôtre, qu’on y trouve presque autre chose ; et ces lois positives qui cesseraient d’être arbitraires, si elles avaient une raison puisée dans une nécessité ou utilité réelle, ne sont presque toujours que purement arbitraires si elles avaient une raison puisée dans la nécessité ou utilité réelle, ne sont presque toujours que purement arbitraires.  Mais le Jurisconsulte, comme le Magistrat, ne change pas les lois : il les enseigne ou les explique comme il les trouve établies : et le Jurisconsulte raisonne juste d’après ces principes arbitraires, lorsqu’il en tire des conséquences vraies ; lorsqu’il démêle avec justesse les intérêts contraires qui s’élèvent sur leur interprétation ; lorsqu’il y applique avec finesse et sagacité les règles supérieures de la vraie justice distributive. Il est plus satisfait sans doute lorsqu’il s’exerce sur ces règles mêmes et sur les purs principes du droit, dont l’application particularisée sur la multiplicité des actions et des rapports que les hommes ont entre-eux, a déjà une si grande étendue. Mais puisqu’il a plu aux hommes d’ajouter à ces lois nécessaires, si simples en même temps et si fécondes, tant et tant de lois arbitraires, il devient indispensable de partir de ces lois données pour régler les intérêts divers et les actions qui en naissent. Mais quelle différence, lorsque ces matières, quoiqu’étrangères par leurs principes au véritable Droit, sont traitées par un homme, qui, n’ayant étudié qu’elles, rampe et se traîne servilement dans le cercle étroit de cette législation d’institution humaine, ou par un Jurisconsulte qui sait s’élever au-dessus de cette législation ; qui la respecte parce qu’elle existe, mais qui se sert de l’esprit de décision et des vues que lui fournit la science du droit pour démêler, discuter et interpréter ces lois positives.

Tel a été supérieurement le talent de Dumoulin, qui a si bien su appliquer à l’intelligence du droit coutumier les notions et les lumières qu’il a tirées des lois romaines ; tel a été celui de Loyseau, de notre commentateur Lalande, et d’un très petit nombre d’autres qu’on distingue dans la foule de tant d’auteurs et de commentateurs dont nous sommes surchargés.

Tel a été celui de M. Pothier ; et c’est ce qui donne un si grand mérite à ses travaux sur le droit coutumier :  c’est ce qui doit nous faire regretter qu’il n’ait pas eu le loisir de publier lui-même tout ce qu’il avait composé sur ces matières. Mais il n’est guère de savants qui n’ait donné au public autant de regrets. Dans les sciences, principalement qui exigent un grand fonds d’étude, la majeure partie de la vie est employée à acquérir des connaissances qui mettent en état d’enseigner et d’écrire :  et le temps manque ensuite pour l’exécution de tous les travaux qu’on se propose. Le génie et le savoir inspirent le courage, et portent à former des projets auxquels la brièveté de la vie met obstacle. Si l’on s’appliquait trop à l’envisager, on tomberait dans l’inaction et dans la langueur ; et l’on oserait même entreprendre ce que l’on peut, si l’on avait l’espérance de faire plus qu’on ne pourra.

M. Pothier aurait bien eu le temps de ne nous rien laisser désirer sur le droit coutumier, s’il ne s’était engagé dans un autre travail qui a eu les suites les plus heureuses. Il entreprit de traiter en Français la matière la plus importante du droit, celle dont l’usage est le plus nécessaire et le plus fréquent, et dont on ne peut puiser les principes que dans les pandectes ; la matière des obligations et des contrats ; et il y a entremêlé quelques matières du droit français, les retraits, la communauté, le douaire.

Il publia en 1761 le Traité des Obligations, en 2 vol. comme la base de ceux qu’il devait donner ensuite. Cet ouvrage a eu le plus grand succès, et l’on en a fait deux éditions. Il sera toujours regardé comme un livre classique et essentiel :  c’est celui que l’auteur a la plus travaillé, et qui demandait le plus de profondeur et de science de Droit. Il y a discuté avec autant de pénétration que de clareté la divisibilité et indivisibilité des obligations ; matière extrêmement subtile que Dumoulin a développé dans un ouvrage particulier fort profond, mais fort difficile à entendre. Cette matière avait besoin d’être traitée avec précision et cette méthode qui manquaient à Dumoulin, chez lequel la profondeur semblait nuire à la clarté.

Le Traité des Obligations annonçait un travail suivi sur les différents contrats. L’auteur a rempli cet engagement. Chaque année a vu paraître un nouvel ouvrage. Quels étaient ses projets par la suite ? C’est ce qu’on ignore. Il est probable qu’il aurait donné des ouvrages sur le Droit Français.

Ses traités sur les contrats ont cet avantage, qu’ils renferment, non seulement une connaissance du Droit Civil, et l’application de ses principes aux actions qui se présentent dans les tribunaux, mais encore des décisions sûres pour la conscience. Les matières y sont traitées dans le for intérieur et le for extérieur ; et en apprenant aux hommes les actions qui naissent de leurs conventions, et les droits qu’ils peuvent poursuivre en jugement, il leur enseigne à être juste, à n’exiger rien au-delà de la justice, quand même ils pourraient l’obtenir ; à ne blesser jamais les droits d’autrui, quand même ils pourraient le faire avec succès : partie du droit bien précieuse, qui constitue l’essence de la morale, et qui a bien plus d’étendue et d’exactitude que les tribunaux ne peuvent en  mettre dans leurs décisions.

Ce n’est qu’au Jurisconsulte qu’il appartient de tenir cette balance de la justice immuable, dont la justice humaine ne nous offre qu’une ombre imparfaite et une ressemblance en quelque sorte inanimée. Ce n’est qu’à eux qu’il appartient de monter sur un tribunal supérieur à ceux que l’autorité civile peut ériger, et d’y régler avec une précision rigoureuse les droits et les devoirs des hommes.

Cette partie de la morale est sans doute aussi du ressort des théologiens, et ils doivent en être instruits ; mais c’est des Jurisconsultes qu’ils doivent l’apprendre. Qu’ils ne rougissent pas de consulter les lois romaines, ils y trouveront sur presque toutes les matières, des lois romaines, ils y trouveront, sur presque toutes les matières, des décisions pures, exactes, lumineuses, sans lesquelles on ne peut entreprendre de diriger les hommes, sans risquer, ou de les égarer par des décisions peu sûres, et de favoriser l’intérêt, qui n’est que trop adroit à faire illusion à la bonne foi : ou d’alarmer et de troubler les consciences par des avis trop rigoureux et mal fondés. Aussi M. Pothier n’aimait-il pas que les théologiens ou casuistes entreprissent de traiter les matières de droit ; et il a plusieurs fois réfuté les décisions de l’Auteur (d’ailleurs très estimable) des Conférences de Paris. Ils doivent lui savoir gré de leur avoir appris à appliquer les principes de la justice aux espèces si variées que font naître les conventions : ils ne peuvent craindre de se tromper en suivant les décisions d’un homme si éclairé.

Le style de M. Pothier est simple, facile et assez ordinairement négligé. Il tenait de son caractère éloigné de toute prétention et de toute recherche. Mais en même temps il est de la plus grande clarté, sans qu’on puisse même se plaindre qu’il soit diffus ; avantage que rien ne peut remplacer, et qui surpasse tous les autres dans les ouvrages qu’on ne lit que pour s’instruire.

Sa modestie lui faisait qu’il n’écrivait que pour ses écoliers. Quelques journalistes, plutôt faits pour juger des brochures frivoles, que pour apprécier des ouvrages de droit, se sont arrêtés à cette écorce ; et ne jugeant du mérite intrinsèque que par cette simplicité de style, ils n’ont pas craint de répéter ce jugement que la modestie de M. Pothier lui faisait porter. Mais la vérité obligera toujours les gens en état de juger, de convenir que non-seulement les Traités sur les contrats, sont propres à former des Jurisconsultes, mais même que les Jurisconsultes les plus savants les liront avec fruit ; qu’ils y trouveront la vraie science du droit, et que le Traité des obligations est chef-d’œuvre.

M. Pothier convenait lui-même qu’il écrivait sans recherche par rapport au style. Il ne s’occupait que de la chose, et rendait ses idées telles qu’il les concevait à la première vue. Mais comme il avait l’esprit très juste, ses idées se présentaient toujours avec ordre, elles se liaient d’elles-mêmes ensemble. Son plan renfermait toute sa matière :  ses définitions sont toujours exactes, ses divisions claires et méthodiques : ses raisons de douter et de décider sont mises dans un beau jour, et la solution trouve le lecteur instruit par la discussion, et préparé à y acquiescer. Il m’a fait plus d’une fois d’honneur de m’engager à revoir ses manuscrits, pour y corriger des négligences ou des longueurs. Je l’ai fait toutes les fois qu’il m’en a chargé ; ou plutôt je me suis mis en devoir de le faire Mes remarques étaient peu fréquentes et peu importantes, malgré la liberté qu’il me donnait ; je dirai même, malgré l’envie de lui plaire par un travail qu’il exigeait. Je sentais que si j’avais composé   l’ouvrage, j’aurais écrit autrement en général, parce que chacun a sa manière d’écrire : mais lorsque je voulais serrer le style, ou présenter autrement les questions, je sentais qu’il eût fallu tout remanier, et en même temps que son style était celui de la chose, et qu’on aurait guère pu le changer qu’au préjudice de la clarté. Quelques personnes auxquelles il a donné la même commission, ont éprouvé la même chose.

Il en est de la science du Droit, comme de celle de la Médecine : il ne suffit pas d’en avoir acquis la théorie par l’étude, pour être état d’en faire application ; il faut y joindre l’usage. M. Pothier possédait également cette partie ; et quoique la procédure ne présente rien que d’ennuyeux pour un Jurisconsulte, il avait surmonté ce dégoût. On a de lui un manuscrit sur la Procédure civile, et un sur la Procédure Criminelle.

A tant de connaissances acquises, il réunissait toutes les qualités propres au Magistrat, dans un degré excellent. Zélé pour le bien de la Justice, assiduité, promptitude dans l’expédition, désintéressement, intégrité, fermeté, attachement à sa compagnie. Quelle est la vertu de son état qu’il n’ait pas possédée éminemment ?

Il se voyait avec la plus grande satisfaction sur le Tribunal, entouré de ses élèves, qu’il avait pris par la main pour les y faire monter ; qu’il avait formés par ses leçons, et qu’il continuait d’instruire par ses avis et par ses exemples. Aucun d’eux n’a jamais pu se plaindre qu’il ait pris sur lui ce ton de supériorité que son âge et son mérite lui auraient permis. Comment l’aurait-il eu vis-à-vis de ses Confrères ? Il ne le prenait pas même avec ses Disciples. Il écoutait les avis des autres ; il permettait qu’on lui fît des objections, et portait la conviction par des réponses qui frappaient en deux mots le point décisif.

Quelle netteté, quelle lumière ne mettait-il pas dans les rapports ? Sans entrer dans des détails inutiles, il écartait ce que les défendeurs des parties n’ajoutent que trop souvent d’étranger, et ne présentait que la cause même et les moyens respectifs.

Dans le jugement des affaires criminelles, la science du Jurisconsulte trouve moins d’application. Il ne s’agit que de la preuve d’un fait. Mais quelle attention, quelle justesse d’esprit ne faut-il pas, surtout dans les occasions délicates, pour peser les indices et les circonstances, distinguer les degrés de probabilité et ne les pas confondre avec la certitude, et discerner également la certitude morale, de la certitude juridique.

M. Pothier excellait en cette partie par sa justesse et sa pénétration. Il était également propre à toutes les fonctions du Magistrat, et les a toutes remplies. On évitait seulement de lui distribuer des Procès-criminels, dans lesquels on prévoyait que la question pouvait être ordonnée ; parce qu’il ne pouvait en supporter le spectacle : impuissance qui procède beaucoup plus de la sensibilité des organes physiques, que du sentiment moral. Du reste, il ne se refusait à aucune  des fonctions de la Magistrature, et sur la fin de la vie, il n’en a été que trop surchargé par la mort de M. Le Lieutenant-Criminel, et de M. Le Lieutenant-Particulier.

Le Présidial d’Orléans lui doit son rétablissement. Sans l’émulation qu’il a répandue dans les Etudes, et les sujets qu’il a décidés à embrasser la Magistrature, cette compagnie se verrait aujourd’hui réduite à deux ou trois anciens Magistrats. Elle aura eu pendant vingt ans l’époque la plus brillante. Exemple unique dans la décadence universelle des Tribunaux. Mais peut-on se flatter que cette génération qui a totalement renouvelé la Compagnie depuis 1753, soit remplacée ? Peut-on se flatter que cet évènement singulier ait des suites durables, lorsqu’on voit une cause particulière et momentanée, faire exception aux causes générales qui entraînent la Magistrature du second ordre vers la ruine ? J’exposais les causes de son dépérissement en 1763 dans un discours public :  Elles ne sont certainement pas changées depuis : et ce grand homme qui, dans sa patrie, avait en quelque sorte repoussé l’influence des causes si agissante partout ailleurs ; qui seul avait soutenu sa Compagnie sur le penchant de sa ruine, et l’avait relevée avec tant d’avantage ; cet homme n’est plus, et il ne sera certainement pas remplacé.

Quand il s’élevait un aussi grand Jurisconsulte que lui (et ses ouvrages pourraient contribuer à le former) où trouveras-t-on un homme qui, à la profondeur des connaissances, à la justesse et à la pénétration dont il était doué, joigne à un aussi haut degré toutes les qualités du cœur ; un homme qui soit aussi bon, aussi simple, aussi modeste, aussi respectable à tous égards. Il était comme déplacé au milieu de nous par la pureté et la simplicité de ses mœurs, qui n’avait pas pris la moindre teinture des mœurs de son siècle.

Il a été beaucoup plus facile de rendre compte de ses ouvrages, que de donner une idée de ses vertus : et cette partie de son éloge qui me reste à traiter, doit paraître bien imparfaite à ceux qui ont eu l’avantage de jouir de l’intimité de son commerce et des exemples de sa vie privée.
 
SECONDE PARTIE
 
La vie d’un sage et d’un savant est peu fertile en événements propres à intéresser la curiosité. La simplicité et l’uniformité en forment le caractère, et les ouvrages seuls font époque. Il en est de son histoire comme de celle d’une nation dont le gouvernement aurait été depuis longtemps exempt d’ambition, ami de la paix, uniquement occupé du soin de rendre ses sujets heureux et éclairés sur les moyens d’y parvenir. Les annales de ce peuple seraient très stériles. Dès que l’on connaitrait sa constitution et son administration, on saurait son histoire ; elle serait la même d’un siècle à l’autre, parce que le caractère de l’ordre est l’uniformité.

Ce sont les pavillons des hommes qui agissent : ce sont elles qui font naître les évènements ; et l’histoire n’est proprement que le récit de leurs effets. La vie du Sage ne peut donc guère présenter des faits intéressants ; et elle n’en est que plus heureuse.

Quelquefois le Sage se trouve malgré lui dans un tourbillon qui lui est étranger. Les circonstances le portent hors de sa sphère, et le mettent en butte aux passions des hommes ; ou l’élèvent à des places qui l’exposent à leur contradiction. Sa vie alors devient intéressante au préjudice de son repos.

M. Pothier n’eut jamais à se plaindre de ses passions ni de celles des autres. Rien ne troubla la tranquillité de son âme : aucune circonstance forcée ne dérangea le plan et l’uniformité de sa vie. Aucuns autres évènements ne répandirent d’amertume sur ses jours, que la perte de ses amis auxquels il était sincèrement attaché.

Parfaitement libre de tout espèce de soin, il consacra sa vie toute entière à ses fonctions et à l’étude de la jurisprudence : il ne connut point d’autres devoirs à remplir, ni d’autre goût à satisfaire.
Jamais il n’a eu le moindre projet de se marier. Il disait qu’il ne s’était pas senti assez de courage, et qu’il admirait ceux qui l’avaient : il en faudrait beaucoup en effet, si ceux qui s’engagent dans cet état, en envisageait bien les suites.

Le parti du célibat est sans doute le plus sage et le meilleur que pût prendre un homme avare de son temps, uniquement dévoué à l’étude, et singulièrement ami de son repos. Cette résolution le tire de la classe ordinaire des hommes ; elle le met à l’abri de la plupart des maux ; et en restreignant les objets de ses attaches, elle lui épargne presque toutes les occasions d’inquiétude.

Personne n’a mieux profité de cet avantage que M. Pothier : il a voulu en jouir dans toute son étendue, et s’est cru dès lors dispensé de tout soin domestique. Sa négligence à cet égard eut pu être un défaut dans un père de famille. Ce défaut devenait respectable en lui par le motif dont il naissait. Il venait du mépris le plus sincère pour les richesses, et d’un grand fond de désintéressement. Pour lui il ne voyait dans sa conduite, à cet égard, que l’effet qui résultait de ce sentiment, c’est-à-dire, sa négligence, et il se la reprochait devant ses amis (9).

On le nomma Echevin en 1747. Qu’il soit permis de dire que ce choix n’était pas réfléchi. Pourquoi vouloir qu’un homme, dont le temps est si précieux, en dépense une partie à des fonctions que d’autres peuvent remplir beaucoup mieux ? Pourquoi forcer un homme déjà trop grevé de du soin de son patrimoine, de gérer celui de la Commune ; aussi ne fit-il presqu’aucune fonction de cette place.

Il n’était nullement propre aux détails d’administration, et il n’estimait pas assez les biens pour s’en instruire et s’en occuper. Heureusement il trouva parmi ses domestiques un administrateur fidèle qui le forçait à prendre les détails les plus indispensables, et qui le déchargeait de tous ceux qu’on pouvait lui épargner (10).

Jamais il n’a cherché à augmenter son bien : il l’a seulement conservé à peu près tel qu’il l’avait reçu. S’il touchait un remboursement, il replaçait son capital. On lui abattit une maison pour l’alignement d’une rue, il en racheta une autre de même valeur. La cause de son désintéressement ne venait pas de la fortune plus que suffisante pour ses besoins, mais du fond de son caractère, et d’une indifférence réelle pour les richesses, qu’elles sembleraient devoir donner et qu’elles ne donnent pas.

Quand il aurait été beaucoup plus riche, il n’aurait pas vécu autrement ; il aurait donné davantage, et aurait été encore plus embarrassé d’une grande régie ; si tant est qu’il eût daigné en prendre plus de peine. S’il avait pu consentir à s’occuper davantage du soin de son patrimoine, ce n’aurait pu être que par un motif d’économie en faveur des pauvres. Il préférait de les en dédommager par la frugalité de la vie, dans laquelle il trouvait pour eux une épargne qui le mettait en état d’être plus généreux que sa fortune ne semblait le permettre. N’avait-il pas lieu de se croire quitte envers eux par la distribution d’un superflu d’autant plus considérable que son nécessaire était plus étroit. Il regrettait même l’étendue que ses domestiques donnaient à ce nécessaire, par attachement pour sa santé ; et il fallait quelquefois lui cacher le prix des mets qu’on lui servait. Les dames des pauvres étaient toujours assurées de trouver en lui une ressource. Il recevait leur visite avec une reconnaissance mêlée de respect. Il aimait à les rendre dépositaires de ses aumônes, parce qu’il voulait les faire avec discernement, et qu’en les leur confiant, il était tranquille sur la distribution, et dispensé de tout examen.

Mais combien de pauvres honteux allaient avec confiance lui découvrir leurs besoins, et recevaient des secours efficaces dont la manière de donner et la commisération augmentait le prix. Combien d’enfants n’a-t-il pas mis en état de gagner leur vie, en payant leur apprentissage ; espèce d’aumône dont le fruit est le plus durable, parce qu’il prévient la pauvreté ? Combien de fois n’a-t-il pas porté au loin les campagnes et dans les villes écartées, des aumônes qui n’étaient sollicitées que par les besoins qu’il apprenait ?

Qui pourrait connaître et compter tant de bonnes œuvres faites dans le secret, et cachées dans le sein de Dieu ? Dans les temps de calamité surtout, il se serait épuisé totalement, et privé du nécessaire, si sa Gouvernante n’eût eu la précaution de tenir quelqu’argent en réserve pour les besoins journaliers : il se cachait d’elle pour les aumônes, et elle était obligée de se cacher de lui, pour être en état de les nourrir. Elle n’avait pas besoin pour cela de prendre beaucoup de précautions : jamais il ne savait le compte de son argent : il lui donnait la clef, lorsqu’elle en demandait. Du reste, tant qu’il en trouvait, il puisait pour donner ; et sa Gouvernance ne trouvait d’autre moyen d’arrêter cet excès, que de le menacer de prendre à crédit les provisions du ménage, ce qu’il ne pouvait souffrir. Lorsque la caisse était épuisée, il fallait aviser à la remplir, et c’était encore le soin de la Gouvernance : il fallait qu’elle songea où l’on pouvait aller demander de l’argent, et qu’elle lui fit faire les quittances.

Tant de vertus et de bonnes œuvres dont la vie était remplie, étaient cachées et enveloppées sous une profonde modestie, qui les dérobait beaucoup plus à ses yeux qu’à ceux du public : et cette modestie était tellement répandue sur ses actions et sur tout son extérieur, que de toutes ses vertus, c’était celle qu’il avait le plus de peine à cacher. Elle naissait d’une humilité sincère, par laquelle il se mettait réellement au-dessous des autres et qui l’empêchait de soupçonner en lui-même le mérite que tout le monde y trouvait.

Aussi désintéressé sur sa réputation que sur sa fortune, il ne s’occupait pas plus de l’une que de l’autre ; avec cette différence qu’il ne faisait rien pour augmenter ses richesses ; tandis qu’il ajoutait tous les jours sa réputation : mais il n’avait pas plus en vue d’en acquérir que d’accroître son patrimoine. C’était à son insu, et malgré lui, que sa réputation s’étendait, et l’on était mal reçu à l’en faire apercevoir. Les louanges lui étaient aussi insupportables que le sont les injures au reste des hommes : il était aidé de voir par son embarras et par l’air de son visage, qu’elles le choquaient sérieusement et qu’elles l’offensaient.

Etre indulgent pour les autres, craindre de leur manquer, et ne rien exiger pour soi-même, est le véritable fonds de la politesse ; et cette politesse était aussi vraie chez lui que sa modestie dont elle était l’effet. Il ne manquait à cette politesse que cette superficie dont les hommes se contentent  assez aisément , et dont ils abusent si souvent  pour témoigner des sentiments qu’ils n’approuvent pas : il n’y manquait  que ces manières qu’on acquiert que dans le commerce du monde, et dont il est assez juste, pour dispenser un homme qui a eu plus de commerce avec les livres qu’avec les sociétés, surtout lorsqu’il n’a rien de cette rudesse et de cette austérité que la retraite et l’application donnent quelquefois aux savants  sans qu’ils s’en aperçoivent. M. Pothier en était bien éloigné. On aurait pu lui reprocher qu’un excès de modestie qui le rendait timide et embarrassé lorsqu’il se trouvait  avec des gens qu’il ne connaissait pas, ou forcé par des devoirs de bienséance de se montrer dans un grand cercle.

Il s’y trouvait déplacé, et comme tellement isolé, qu’il priait ordinairement quelqu’un de ses amis de l’y accompagner, et vouloir bien regarder cette complaisance comme un service qu’on lui rendait.

La nature, avare de ses dons, ne les réunit pas toujours. Mais qui pourrait ne pas préférer le partage qu’elle en fit à M. Pothier, en lui refusant les avantages extérieurs ? Sa figure n’avait rien qui prévînt en sa faveur. Sa taille était haute, mais mal prise et sans maintien. Marchait-il, son corps était tout penché d’un côté, sa démarche singulière et tout d’une pièce. Etait-il assis, ses jambes si longues l’embarrassaient ; il les entrelaçait par des contours redoublés. Toutes ses actions avaient un air peu commun de maladresse. A table, il fallait presque lui couper les morceaux : voulait-il attiser le feu, il commençait par se mettre à genoux, et n’y réussissait pas mieux. La simplicité de ses manières et de tout son extérieur pouvait prévenir sur la bonté de son caractère mais n’annonçait pas la supériorité de son esprit. Il fallait, ou le juger sur sa réputation, ou approfondir assez pour être en état de l’apprécier : une visite passagère ne pouvait que nuire à l’idée qu’on avait apportée. Ses yeux cependant avaient du feu et de la vivacité : ils indiquaient la pénétration de son esprit et sa facilité à saisir : mais ils ne s’animaient que quand la conversation l’intéressait.

Il était le premier à plaisanter sur sa figure et sur sa maladresse. Il racontait en riant, qu’en passant en robe à Paris devant un café, des jeunes gens en sortirent pour le montrer au doigt.

Lorsqu’il fut à Paris, sur l’invitation de M. d’Aguesseau qui voulait le connaître et conférer avec lui sur le travail qu’il l’engageait à entreprendre, il se présenta à l’Hôtel de la Chancellerie. On lui dit que Monsieur d’Aguesseau n’était pas visible. Il s’en alla, et voulait repartir le lendemain. Si ses amis ne l’eussent retenu, il eut répété ce que fit la Fontaine, qui partit de Paris pour aller voir sa femme à la Ferté-Milon, et revint sans l’avoir vue ; parce qu’au moment de son arrivée elle était au Salut. On pourrait peut-être comparer le caractère de ces deux hommes en plus d’un point. Il retourna donc voir M. le Chancelier, qui, averti qu’il était dans son antichambre, alla au-devant de lui, et le reçut avec une distinction qui étonna beaucoup toute l’audience, qui avait jugé cet homme sur la surface.

Il était, dans la société, doux et affable, gai et ouvert avec ses amis ; mettant dans le commerce une franchise qui manifestait toutes ses pensées ; jouissant d’une paix intérieure que rien n’altérait, et d’une sérénité qui n’était obscurcie par aucun nuage. On trouvait en lui cette simplicité qu’on aime à rencontrer dans les grands-hommes, parce qu’elle semble tempérer ce que leur mérite a d’imposant. Cette simplicité paraissait parfois singulière, quelquefois aussi elle ne l’était que par un excès de raison, si l’on peut parler ainsi, et relativement à la manière commune de voir et de juger qu’elle contrariait. Car les hommes même les plus raisonnables, ne suivent guère que l’opinion, soit qu’elle soit conforme ou contraire à la raison simple et dégagée de préjugés : et comme il est fort rare de rencontrer un homme qui ne porte que des jugements dictés par une raison si épurée, ses jugements ne peuvent manquer de paraître singuliers.

Son caractère l’éloignait de la contention et de la dispute. Jamais il ne s’est personnellement offensé de la contradiction : et il avait peine à concevoir qu’on trouva mauvais de ce qu’un autre n’était pas de notre avis. Mais il tenait fortement à son sentiment, non par attachement à son propre sens, mais parce qu’il le croyait vrai, et que ses lumières ne lui permettaient pas de rester indécis. Il le défendait avec fermeté : il usait de la liberté de contredire, comme il trouvait bon qu’on le fît à son égard : il en usait avec les vivants, comme avec les Auteurs dont il discutait les sentiments, sans autre intérêt que celui de la vérité. L’autorité par elle-même ne lui en imposait pas, parce qu’elle n’est pas une raison : elle devenait seulement pour lui un nouveau motif de discuter avec plus de soin, et donner à ses raisons une force et une clarté capables de surmonter le poids de l’autorité.

Il y avait par conséquent beaucoup à gagner à lui faire des objections et à disputer avec lui. L’attaque le tirait de sa tranquillité ordinaire ; elle le forçait de reprendre la question, pour la traiter dans tous les sens, en balancer les moyens, et établir son sentiment avec une abondance et une énergie qui lui était propres.

Mais lorsqu’il mettait véritablement de l’intérêt dans une affaire ou dans une opinion, (et quel autre intérêt pouvait l’affecter que celui de la vérité, de la justice, ou du bien public) la douceur de son caractère et sa modestie ne l’empêchaient pas de défendre son avis avec beaucoup de chaleur et de vivacité. Si dans ces occasions il eût été fortement contredit, on l’eût vu oublier sa modération, s’animer fortement, et s’irriter de la résistance. Les paroles alors se pressant en foule pour sortir, n’auraient pu examiner tout ce qu’il aurait voulu dire à la fois ; et à force de vouloir persuader, il aurait nuit à la persuasion, dont il avait naturellement le don. Il lui ferait peut-être même échappé malgré lui des choses dures, que son cœur aurait désavouées ; qu’il aurait certainement dites sans aigreur et sans fiel ; que le zèle lui aurait arrachées, et qu’il aurait dû faire excuser, si les hommes n’étaient pas ordinairement plus sensibles aux effets extérieurs qu’aux motifs ; et avec cette force de raison, qu’ils ne peuvent guère juger que de ce qu’ils voient. Qui l’aurait vu dans ces moments, l’aurait cru un homme entier, jaloux de prévaloir, susceptible de concevoir du ressentiment et peu inquiet d’en faire naître chez les autres, et l’aurait fort mal jugé sur ces dehors passagers. Quel homme fut plus simple, plus doux, plus ami de la paix, plus éloigné de toute animosité. Il n’a jamais eu l’occasion de pardonner, car le pardon suppose une offense, et il n’était pas accessible au ressentiment d’une offense. On aurait pu lui manquer, mais pas lui aigrir le cœur ; encore moins lui faire éprouver le sentiment de la haine. Sa raison autant que sa religion, n’en auraient jamais permis l’entrée dans son cœur : et l’on peut dire aussi véritablement qu’il eût été également impossible à qui que ce soit de concevoir de la haine et même de la froideur contre lui.

Autant il aurait mis dans ces occasions de chaleur et de zèle, autant il mettait d’indifférence, lorsqu’il s’agissait de délibérer sur des affaires de Corps, soit de cérémonial, soit de prétentions et d’intérêts de Compagnie.

Cette manière de sentir et de juger, tenait au fond de son caractère naturellement ennemi de toute contention sur les choses qui ne lui paraissaient pas mérité d’en être l’objet. Il supposait presque tous les hommes aussi simples que lui, aussi pleins de cette raison supérieure qui s’élève au-dessus des dehors, aussi indifférents sur ce qui ne touche que la manière, et n’appartient pas au fond des choses.

C’est à cette façon de penser, ainsi qu’à la naïveté de son caractère ; qu’on peut attribuer la manière dont il disait tout haut son avis à l’audience. A peine un avocat avait-il exposé une affaire, qu’il l’avait saisie : il prévoyait déjà les moyens et les réponses ; et il avait jugé en lui-même, qu’à peine le barreau savait-il ce dont il s’agissait. Il n’avait plus ensuite qu’à écouter la manière dont la cause était attaquée et défendue. Si l’affaire était peu importante, il laissait à son esprit la liberté de s’occuper ailleurs : s’il prêtait attention, il avait peine à s’empêcher d’approuver ou d’improuver par des démonstrations extérieures :  souvent même il le faisait à mi-voix ; de manière qu’on savait assez souvent son avis, avant qu’on allât aux opinions.

Mais il se donnait là-dessus plus de liberté lorsqu’il présidait. Le désir louable sans doute, mais qui doit être borné, d’expédier promptement les affaires, l’entrainait malgré lui, et lui faisait oublier cette patience qui convient au Juge, et qui est due aux parties. Celui qui succombe ne doit pas avoir à se plaindre de ne pas avoir été entendu. Dès qu’il avait saisi une cause, il ne donnait le temps, ni aux avocats de l’expliquer, ni aux autres juges de l’entendre. Personne assurément ne le soupçonnait de vouloir former seul le jugement, et concentrer en lui l’autorité du Tribunal. Le fond de son âme était trop connu pour que la malignité même pût se saisir de ces dehors qui semblaient lui prêter, pour lui supposer des retours secrets sur lui-même. Mais il voulait expédier ; et il croyait ne pouvoir le faire trop vite dans les affaires de peu d’importance. Si un avocat s’écartait du point décisif, il se hâtait de l’y ramener : mais s’il avançait un moyen hasardé, ou soutenait un principe faux, il le soustrait avec une impatience dont il n’était pas le maître, et l’interrompait pour le rappeler aux vrais principes et aux moyens de la cause. L’audience dégénérait ainsi quelquefois en dissertations, et en une espèce de conférence. Ses amis lui faisaient des représentations qu’il approuvait, mais il n’en était pas le maître. De la part de tout autre, cette manière de présider eut paru pour le moins singulière. Mais cet homme était si respectable et en même temps si respecté, si éloigné du dessein de choquer personne, que tout lui était permis.

Ces détails peuvent ne pas paraître déplacés dans un éloge historique. On aime à connaître même les petits défauts des grands-hommes, peut-être parce qu’ils semblent par-là se rapprocher un peu de nous, peut-être aussi parce que ces légers défauts tiennent pour l’ordinaire à des dispositions très estimables, dont ils ne sont que des effets trop marqués. Ils en sont plus propres à peindre l’homme tel qu’il était : ce sont de grands traits de caractère, qui aident à saisir la ressemblance.

C’est un grand avantage, surtout dans les sciences qui demandent autant de travail, et pour lesquelles la vie de l’homme est toujours trop courte, de n’en être distrait par aucun goût étranger, qu’on ne pourrait cultiver qu’au préjudice de l’objet principal : et c’est un grand mérite de savoir résister au désir d’apprendre, lorsqu’on a tant de facilité pour y réussir. M. Pothier aurait pu, sans négliger l’étude du Droit, se laisser entrainer à quelqu’étude particulière, et s’y donner, par exemple, le temps des vacances. Il eût certainement aimé les Mathématiques et la Littérature ; et il en avait assez de connaissances pour être tenté de l’accroître. Il avait étudié autrefois la géométrie ; et cette science si propre à perfectionner la justesse de l’esprit, quoiqu’elle ne la donne pas, convenait à un esprit aussi pénétrant. Il avait également des dispositions et du goût pour la littérature mais en ayant acquis un fonds suffisant pour l’utilité, il n’aurait pu l’augmenter que par délassement, et il n’en trouvait plus le temps.

L’étude à laquelle il a donné le plus de temps dans les dix à douze premières années de la Magistrature, fut celle de la religion. Il cherchait à éclairer sa foi, et à nourrir sa piété. Son attachement à la religion était fondé sur une conviction intime, puisée dans la connaissance de ses preuves, et fortifié par l’amour et la pratique de ses préceptes. Aussi quel mépris n’avait-il pas pour les nouveaux Philosophes. Il ne parlait d’eux qu’avec indignation. Il gémissait sur les progrès de l’incrédulité, et sur la séduction des jeunes gens, comme sur le dépérissement des mœurs, qui en est l’effet.

Nous nous plaignons de la brièveté de la vie, nous regrettons que le temps en lui ait pas permis de donner tant d’autres Traités qu’il projetait. Aurait-il pu parvenir à publier tout ce que nous avons, s’il le fût livré à des occupations étrangères ? Ce n’est que par une économie rigoureuse de son temps, qu’il a pu suffire à tant d’occupations différentes : il ne fallait pas moins que sa pénétration et sa facilité, pour réparer une partie du temps qu’on lui enlevait.

Ce qu’on ne peut trop admirer, parce que rien n’est si rare, c’est la sagesse et la modération qu’il mettait dans le travail de la composition. Ce travail sans doute le plus agréable et le plus flatteur, obtient aisément la préférence. Un savant supporte avec impatience les occupations qui l’en détournent, et s’y soustrait le plus qu’il peut. Monsieur Pothier n’aurait-il pas pu penser que la publication de ces ouvrages était un bien d’une utilité plus durable que tant d’autres services qu’il rendait au public, et trouver dans cette préférence l’excuse la plus légitime, pour se dispenser d’autres devoirs.

Nous pouvons le penser ainsi, et regretter aujourd’hui tant de temps si méritoirement employé de sa part, mais dont il ne nous reste rien. Pour lui, il n’aurait pu le penser et agir en conséquence, qu’en mettant dans ses ouvrages plus d’importance que ne lui permettait sa modestie.

D’ailleurs, il avait pour principe de concilier tous ses devoirs. Avare de son temps pour des distractions volontaires, il ne l’était plus lorsqu’il s’agissait d’être utile, et il ne montrait pas plus d’affection pour une occupation que pour une autre. Personne n’était plus assidu que lui au Palais : et jamais il ne manquait à ses leçons. Etait-il rentré dans son cabinet, il examinait ses procès de rapport, recevait des visites souvent peu nécessaires, avec une patience bien rare dans un homme si occupé, il donnait des conseils, et répondait aux lettres qui se multipliaient à mesure que sa réputation s’entendait. Combien de procès n’a-t-il pas arrangé de familles, et terminé de contestations ? La confiance publique lui avait érigé un tribunal volontaire.

La journée à laquelle il donnait cependant assez d’étendue, se trouvait souvent remplie, sans qu’il eût pu rien donner à la composition. Il avait le talent de quitter le travail et de le reprendre avec une égale facilité. Il en sortait toujours sans fatigue, parce que sage en tout point, et jusque dans l’étude, jamais il n’en fit excès ; jamais il ne le prolongea pendant la nuit. Son souper à sept heures était toujours le terme de sa journée. Il n’en dérangeait l’heure que le Mercredi où il le différait jusqu’à huit heures, parce qu’il tenait ce jour-là une conférence à laquelle assistaient tous ses jeunes magistrats et plusieurs avocats qui se faisaient gloire d’avoir été et d’être toujours des élèves. Ces conférences duraient sans interruption depuis plus de quarante ans. Elles s’étaient d’abord tenues chez M. Prevôt de la Janès : à sa mort, elles furent transportées de droit chez M. Pothier.

Dans le cours d’une vie si occupée, on ne trouve guère d’autre distraction volontaire qu’un voyage fort court qu’il fit à Rouen et au Havre en 1748. Il avait toujours désiré de voir la mer ; car il n’était point indifférent au spectacle de la nature ; et celui de la mer, pour des yeux qui n’y sont pas accoutumés, est véritablement imposant par son immensité. Il annonce la grandeur de celui qui a creusé ce bassin pour y renfermer cet élément redoutable auquel il a donné des bornes. Au retour du Havre, il resta quelque temps à Paris, chez M. de Guyenne, pour conférer avec lui sur le travail et l’édition des Pandectes. Il me fit l’honneur de m’associer à ce voyage. M. l’huissier, Lieutenant-Particulier, était aussi de la partie : je faisais alors ma première année de Droit, et ce voyage ne fut pas pour moi une interruption d’étude. J’avais les Instituts, et j’en trouvais les meilleurs commentaires possibles dans la conversation de M. Pothier qui me les expliquait.

Pendant le temps qu’il mit à composer son grand ouvrage, il fut forcé, pour avancer ce travail qui ne devait pas souffrir d’interruption, de se dérober en partie à ses autres occupations. Il n’était pas encore professeur.

Il allait passer une partie de l’été à Lû, où il trouvait le repos et la solitude.

Depuis 1750 qu’il fut nommé professeur, il n’y alla plus que pendant les vacances :  et ce temps que les gens les plus occupés destinent au délassement, était celui où il travaillait le plus, parce qu’il n’était pas distrait. C’est de Lû, en grande partie, que sont sortis les Traités qu’il nous a donné. Il avait toujours un cheval à Lû, et il aimait cet exercice. Il est aisé de se figurer la manière dont il montait à cheval. Ses courses consistaient à aller tous les dimanches à la messe, à S. André de Châteaudun, et à rendre des visites à ses voisins, parmi lesquels il trouvait plusieurs de ses confrères, mais jamais il ne découchait.

Orléans rassemblait en même-temps, et comptait parmi ses citoyens, deux hommes rares et d’un mérite égal en différents genres : et pendant plus de trente ans la petite maison de Lû a réuni ces deux hommes si dignes l’un de l’autre.

Agé de 88 ans, M. Pichart, (Chanoine de S. Aignan) pleure aujourd’hui la perte d’un ami auquel il ne s’attendait pas de survivre : ou plutôt tranquille sur le sort de son ami, il ne déplore que la perte publique. Aussi profond dans la connaissance des Saintes Ecritures que M. Pothier dans celles du Droit, il travaillait de son côté à ces savants commentaires qu’il a composés sur tous les Livres Saints ; ouvrages aussi pleins d’onction et de piété, que de lumières et de doctrine. Leur délassement consistait en une heure de promenade après dîner, et autant de conversation après le souper ; car M. Potier déjeunait trop matin pour qu’on puisse se réunir. On peut croire que la conversation de ces deux amis devait être intéressante. M. Pothier, quoique naturellement silencieux, ne l’était point lorsqu’on parlait de matières qui lui convenaient, et il trouvait dans M. Pichart une grande facilité de parler, beaucoup de littérature et d’érudition sacrée et profane. Il était assez instruit pour soutenir la conversation sur les matières les plus familières à M. Pichart ; et le champ était assez vaste pour fournir à leur entretien. Mais il voulut aussi pouvoir parler du Droit Romain avec lui, et il lui vanta si fort les Pandectes, que son ami ne put se refuser à les lire : et il ne faut pas demander s’il fut satisfait de cette lecture.

La réputation de M. Pothier s’était nécessairement répandue avec ses ouvrages ; et il a eu de son vivant toute la célébrité dont un savant peut jouir. La voix publique l’a reconnu pour le plus grand jurisconsulte de son siècle, que dis-je, le plus grand depuis Dumoulin à côté duquel elle a marqué sa place. Sans attendre sa mort, elle a fixé le degré d’autorité dû à ses décisions ; et les premiers tribunaux ont retenti de citations de ses ouvrages : honneur non suspect et le plus flatteur qu’un jurisconsulte puisse jamais recevoir.

Ce jugement était porté non seulement en France, mais aussi par les étrangers, chez qui il était aussi estimé que dans sa patrie. Ses ouvrages, en effet, ne sont pas de ceux dont l’utilité est renfermée dans un certain espace. Partout où la science du Droit sera connue et cultivée ; partout où le droit romain sera enseigné ; partout où les hommes contracteront entre-eux, et auront besoin de recourir aux principes de la justice pour décider les questions que leurs conventions feront naître, le nom de M. Pothier ; ses ouvrages seront étudiés, consultés. L’autorité d’un jurisconsulte aussi célèbre, est proprement celle d’un législateur :  que dis-je, elle la surpasse en tant qu’elle participe à celle des lois de la justice ; et que ces lois immuables qui conviennent à tous les hommes, l’emportent sur les volontés et les dispositions versatiles, transitoires et arbitraires, qu’il plaît aux hommes d’ériger en lois.

Si M. Pothier n’eût travaillé que sur les lois municipales et particulières de son pays, sa réputation eût été circonscrite dans les mêmes bornes ; mais il a été jurisconsulte pour tous les temps et pour tous les lieux : il doit même avoir plus de célébrité chez les nations où la science du Droit est cultivée avec soin, parce qu’elle conduit à toutes les places, qu’en France où elle est si négligée, où les places s’achètent, et où le prix qu’elles valent, dispense de l’étude et du savoir. Et même l’on peut ajouter que s’il fut étranger à son siècle par la simplicité des mœurs, il ne le fut pas à son pays par le genre de ses études.

S’il fut né en Allemagne, les princes auraient disputé entre eux pour l’attirer et se l’attacher ; et ceux qui n’auraient pu le fixer chez eux, se seraient fait gloire de le décorer par des titres d’honneur et d’illustration. Il a vécu parmi nous comme l’homme le plus ordinaire, sans recevoir la moindre distinction. Il était bien éloigné de croire en mériter, ni d’en désirer.  Mais ne peut-on pas être surpris qu’on ait jamais songé à acquitter la patrie envers lui par quelque décoration plus honorable pour ceux qui la procurent au mérite modeste, qu’à celui qui la reçoit.

Il est également étonnant que cet homme si connu, n’ai jamais été consulté sur la législation, et qu’on n’ait pas profité de ses lumières pour la réforme de nos lois. Il eut été l’âme d’un conseil de législation. Mais par une fatalité singulière, il est encore moins rare de trouver des gens de mérite, que de les voir mis en œuvre, et placés où ils devraient l’être.

Ce n’est point à nous, à nous plaindre de cet oubli, et à regretter de ce qu’on mérite ne nous l’a point enlevé. Nous l’avons possédé sans partage, et il s’est donné à nous tout entier, au préjudice de ce qu’il aurait fait de plus pour l’utilité générale, si les fonctions de Magistrat et de Professeur ; si tant de services particuliers qu’il n’a cessé de nous rendre, n’avaient pas employé une si grande partie de sa vie. Tous les Citoyens l’ont eu pour conseil : auquel d’entre eux a-t-il refusé le secours de ses lumières ? Tous les gens de bien l’ont eu pour ami. Les pauvres l’ont pleuré comme leur père. Sa bienfaisance et sa douceur lui avaient concilié le respect et l’attachement universels. Tout le monde n’est pas à portée d’apprécier le Jurisconsulte ; mais le cœur est la partie la plus essentielle de l’Homme, et le peuple en est peut-être le meilleur juge.

Aussi sa mort a-t-elle causé un deuil général. Le public n’est pas toujours juste : quelquefois le mérite présent semble l’offusquer : beaucoup plus porté à la critique qu’à l’approbation, et avare de son estime, il ne la lui accorde qu’avec restriction et ménagement, et ne se détermine à lui rendre toute la justice qui lui est due, que lorsqu’il a disparu. Mais il n’a rien à se reprocher à l’égard de Monsieur Pothier. La mort n’a fait que confirmer les sentiments sans y rien ajouter :  ce qui est le plus grand éloge possible, et la preuve la plus complète d’un mérite éminent et sans tâche.

Quelques longs que puissent être les jours d’un homme aussi précieux, sa mort est toujours prématurée pour l’utilité publique. Celle de M. Pothier l’a été d’autant plus, que son âge de 73 ans et la régularité de sa vie, pouvaient faire espérer de le conserver encore plusieurs années. Elle aurait été imprévue pour lui, si toute sa vie n’y avait été une préparation continuelle. Il n’a éprouvé, ni les informités de l’âge avancé, ni le dépérissement de la vieillesse, ni l’affaiblissement de ses facultés intellectuelles, ni les douleurs de la maladie, ni la crainte qu’inspirent les approches de la mort, et sur laquelle la vie la plus sainte ne rassure pas toujours.

Une maladie de dix jours nous l’a ravi. La fièvre, quoique sérieuse, n’annonçait pas un danger menaçant. Le 1er Mars il se trouva beaucoup mieux, et se leva. On le croyait hors d’affaire, et il portait le même jugement sur son état. Le soir même il tomba en léthargie, et il a fini le 2 Mars cette vie si précieuse aux yeux de Dieu et des hommes.

Son testament ne renferme aucune disposition remarquable : il contient quelques legs rémunératoires ; quelques legs pieux, et le don à la bibliothèque publique, des livres qu’il pouvait avoir, et qui lui manquaient.

Il n’a rien ordonné sur sa sépulture :  ceux qui ont présidé à ses funérailles, ont voulu sans doute se conformer à l’esprit de modestie qui était sa principale vertu, en le faisant inhumer dans un des endroits les plus écartés du cimetière commun.

Les officiers municipaux ont réparé, autant qu’il était en eux, cet excès de modestie. Ils ont fait poser sur le mur voisin, un marbre chargé d’une épitaphe, pour lui payer, au nom de la patrie, le tribut de la reconnaissance publique. Que pouvaient-ils faire de plus dans un endroit aussi peu propre à recevoir un monument convenable ?

Les grands hommes, pendant leur vie, ont été la gloire et l’ornement de leur patrie. Leurs tombeaux continuent d’être pour elle une décoration : et elle est comptable à la postérité des honneurs rendus à leurs cendres.

Un étranger, pénétré de respect pour ce grand homme, voulut le voir en passant par Orléans, et pouvoir se vanter à son retour de l’avoir vu. Il en put avoir cet avantage, parce qu’il passa pendant les vacances. Il se fit ouvrir la salle de l’Université, et voulut du moins voir la chaire d’où il enseignait. Mais si des étrangers nous demandaient à voir son tombeau, croyons-nous qu’ils dussent en être bien satisfaits ?

C’était dans une église qu’il fallait l’inhumer. Les cendres d’un homme aussi saint et aussi respectable devaient-elles être placées ailleurs ? Et dans quelle église convenait-il mieux de les déposer, que dans l’Eglise Cathédrale, dans l’église commune à tous les citoyens, dans cette église, à côté de laquelle il avait vécu, où il avait donné tant d’exemples de piété, où tous les jours il allait se prosterner devant Dieu, en prévenant le lever du soleil ? Louis XIV s’est honoré lui-même en faisant inhumer à S. Denis, le Maréchal de Turenne. N’en doutons pas, le Chapitre, au milieu duquel il avait vécu, et qu’il avait si souvent édifié en sa présence, aurait reçu avec empressement ce précieux dépôt. Il eût été facile alors d’ériger sur sa tombe un monument plus honorable pour la reconnaissance publique ; plus digne d’en transmettre le témoignage à la postérité ; plus propre à satisfaire les étrangers, que la beauté de l’édifice attire dans ce temple auguste. Serait-il donc impossible de le faire encore aujourd’hui ? Quel est le citoyen qui n’applaudirait pas cette translation ? Si la dureté des temps et des circonstances ne permettait pas aux officiers municipaux d’employer à ce monument, la somme qui désireraient, les héritiers, sans doute, tiendraient à honneur de s’en charger : et si ces moyens ne suffisaient pas, qu’on ouvre une souscription publique, et que tous ceux à qui ce grand homme ne fut pas cher, se dispense de contribuer à honorer sa mémoire.
 

FIN

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