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De Marie Richeux "Officier Radio" au raid de Vincent Bolloré sur l'armateur Delmas-Vieljeux

???? Le 26 juin 1979, le cargo grumier vraquier Emmanuel ...

De la télégraphie de l'âme au dépeçage industriel : la trajectoire maritime de Delmas-Vieljeux à travers l'œuvre de Marie Richeux et le raid de Vincent Bolloré

 

La mémoire industrielle française se construit souvent sur des paradoxes, où la poésie d'un métier disparu rencontre la brutalité froide des mutations capitalistes. L'histoire de la compagnie Delmas-Vieljeux, fleuron rochelais de l'armement maritime, offre un terrain d'étude exceptionnel pour analyser ce basculement d'un monde vers un autre.

D'un côté, nous trouvons la quête intime de Marie Richeux, qui, dans son ouvrage Officier radio publié en 2025, tente de reconstituer le signal perdu d'un oncle disparu lors du naufrage de l'« Emmanuel Delmas » en 1979.
 De l'autre, nous assistons au « tronçonnage » méthodique de cette même compagnie par Vincent Bolloré au début des années 1990, une opération de prédation financière qui a transformé une dynastie familiale en un agrégat d'actifs logistiques. Le lien entre ces deux pôles ne réside pas seulement dans le nom d'une entreprise, mais dans la disparition d'une certaine idée de la présence humaine en mer, remplacée par la fluidité algorithmique de la finance globale.


 


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La dynastie Delmas-Vieljeux : genèse d'une institution rochelaise

 

L'histoire de la compagnie Delmas-Vieljeux est indissociable de celle de La Rochelle, ville où elle a pris racine en 1867 sous l'impulsion des frères Frank et Julien Delmas.

Cette épopée, qui s'étend sur plus d'un siècle, repose sur une structure familiale rigoureuse, imprégnée d'éthique protestante et d'une vision expansionniste des échanges maritimes.


L'éveil de l'armement et l'infuence de Mulhouse

 

Les origines de la compagnie sont marquées par une tragédie historique : la perte de l'Alsace-Lorraine en 1870. Émile Delmas, l'un des fils du pasteur Louis Delmas, revient à La Rochelle après avoir combattu comme franc-tireur. Son mariage avec Irma Thierry, nièce de l'industriel alsacien André Koechlin, apporte non seulement un soutien financier crucial mais aussi une identité visuelle forte à la flotte.

C'est ainsi que la roue de Mulhouse devient l'emblème de la compagnie, tandis que les cheminées des navires sont peintes en noir en signe de deuil pour les provinces perdues.

Cette symbolique témoigne d'une entreprise où l'histoire nationale et l'ambition commerciale sont étroitement mêlées.

Période Dirigeants clés Faits marquants
1867 - 1900 Frank, Julien et Émile Delmas

Création des lignes vers l'Afrique et adoption de la roue de Mulhouse.

1900 - 1944 Léonce Vieljeux et Maurice Delmas

Fusion "Delmas Frères et Vieljeux", expansion coloniale et résistance.

1944 - 1991 Pierre, Christian, puis Tristan Vieljeux

Modernisation de la flotte, crises maritimes et raid boursier final.

 

La stature morale de Léonce Vieljeux


La figure de Léonce Vieljeux domine l'histoire de la compagnie au XXe siècle. Gendre de Frank Delmas, il entre dans l'entreprise en 1896 et en devient une cheville ouvrière avant d'assumer des responsabilités politiques majeures en tant que maire de La Rochelle. Son refus de l'allégeance aux autorités nazies en 1940 et son engagement dans le réseau de résistance Alliance marquent le sommet de l'intégrité morale de la dynastie. Son exécution au camp du Struthof en 1944 transforme le nom de Vieljeux en un symbole de sacrifice patriotique, ancrant la compagnie dans une dimension qui dépasse largement le simple cadre des affaires.

 

L'Emmanuel Delmas et l'année noire : le naufrage de 1979

 
 
 

L'année 1979 reste gravée dans l'histoire de la Société Navale Chargeurs Delmas-Vieljeux comme une période de deuil et de déstabilisation psychologique. En l'espace de quelques mois, la compagnie perd trois navires, dont l'« Emmanuel Delmas », un vraquier-grumier moderne de 172 mètres de long.


La collision de la Mer Tyrrhénienne


Le 26 juin 1979, alors qu'il navigue dans un brouillard épais au large des côtes italiennes, l'« Emmanuel Delmas » est percuté par le pétrolier italien « Vera-Berlingieri ». L'impact déclenche un incendie d'une violence inouïe, localisé principalement dans le château arrière où se trouvent les quartiers de l'équipage.

Le bilan humain est catastrophique : 27 morts, dont l'oncle de Marie Richeux, Charles, qui occupait le poste d'officier radio.

Caractéristique du Navire Détails
Type

Vraquier-grumier.

Jauge brute

12 201,78 tx.

Affectation

Ligne Europe du Nord - Afrique Occidentale.

Équipage disparu

27 membres (incluant deux passagers).

Survivants

4 membres du personnel machine.

 

Ce drame s'inscrit dans une série noire qui voit également la disparition du « François-Vieljeux » et la catastrophe du « Bételgeuse », totalisant près de 90 victimes pour la compagnie en une seule année. Cette accumulation de tragédies ébranle les fondations paternalistes de l'entreprise, révélant la vulnérabilité de la « foi maritime » face aux aléas techniques et météorologiques.


L'Officier radio : la voix entre deux mondes


Charles Richeux, en tant qu'officier radio, était le garant de la sécurité et du lien avec la terre ferme. Sa mission consistait à veiller sur les ondes, à transmettre les signaux de détresse (SOS) et à maintenir la communication via le code Morse. 

Sa disparition dans l'incendie symbolise non seulement un drame familial, mais aussi le crépuscule d'un métier où l'oreille humaine et la main sur le manipulateur étaient les seuls remparts contre l'isolement océanique.
 

Marie Richeux souligne dans son enquête que cette perte a été entourée d'un silence familial pesant, un "on ne saura jamais" qui a motivé son travail de reconstitution littéraire quarante-cinq ans plus tard.

 

Marie Richeux et "Officier radio" : une archéologie de la présence


L'ouvrage de Marie Richeux, publié en 2025, se présente comme une enquête sensible sur les traces de son oncle Charles, mais il s'agit en réalité d'une réflexion profonde sur la nature de la transmission.

En tant que productrice à France Culture, Marie Richeux utilise sa propre obsession pour l'enregistrement et les voix pour interroger l'effacement de l'histoire industrielle et humaine.


La méthodologie du récit


Pour écrire Officier radio, l'auteure s'est plongée dans une masse documentaire considérable : articles de presse de l'époque, rapports d'enquête maritime, correspondances familiales et télégrammes diplomatiques. Elle a également recueilli les témoignages d'anciens capitaines et de veuves de marins, tentant de combler les trous de mémoire d'une génération qui préférait le silence à la douleur.

Ce travail littéraire permet de relier :
 

  • L'intime et l'universel : Le deuil d'une famille bretonne et l'histoire de la marine marchande française.

  • La technique et la poésie : La précision des instruments radio et la lumière dorée d'un soir d'août où l'énigme commence à se dévoiler. 
     

  • Le passé et le présent : La solitude du marin en 1979 et la quête de sens de la narratrice en 2025.


Le basculement vers l'automatisation

Marie Richeux analyse avec finesse le moment charnière où le métier d'officier radio est devenu obsolète. L'automatisation des communications maritimes et le remplacement du Morse par les systèmes satellites ont déshumanisé le lien entre le navire et le monde. Cette disparition technologique préfigure la mutation plus brutale qui attend la compagnie Delmas-Vieljeux sous l'ère Bolloré : celle où l'homme de métier s'efface devant le gestionnaire de flux.

 

Le raid de Vincent Bolloré : la fin d'une époque industrielle


En 1991, le paysage maritime français est secoué par un événement sans précédent : le raid boursier de Vincent Bolloré sur le groupe Delmas-Vieljeux. Ce mouvement marque la fin de la souveraineté familiale sur la compagnie et le début d'une restructuration qui sera qualifiée de "tronçonnage" par les observateurs de l'époque.


La prise de contrôle de 1991


Vincent Bolloré, à la tête de la SCAC, lance une offensive audacieuse pour s'emparer de Delmas-Vieljeux, un fleuron bien plus grand que son propre groupe à l'époque. Tristan Vieljeux, héritier de la dynastie, tente de résister, mais la bataille boursière est inégale. Le 7 juin 1991, Tristan Vieljeux est contraint à la démission, marquant l'effondrement de l'édifice familial construit depuis 1867.

Donnée Financière (1991-1992) Valeur estimée
Coût de l'acquisition de Delmas

4 milliards de francs.

Endettement du groupe Bolloré en 1992

7,6 milliards de francs.

Résultat net consolidé (1992)

Déficitaire de 358 millions de francs.

L'acquisition, réalisée "à prix d'or", plonge le groupe Bolloré Technologies dans une situation financière périlleuse, avec un endettement massif qui force le nouveau propriétaire à engager immédiatement une politique de cessions d'actifs.


Le choc des cultures professionnelles


Le raid n'est pas qu'une transaction financière ; c'est un choc frontal entre deux mondes. D'un côté, les dirigeants de Delmas, partisans d'une organisation par zones géographiques et d'une expertise maritime de terrain.

De l'autre, l'équipe de Bolloré, menée par Jean-Guy Le Floch, qui prône une organisation par métiers et une approche purement logistique et financière.

L'éviction de l'encadrement historique, décapité au profit des hommes de confiance de Bolloré, achève de briser la culture d'entreprise qui faisait la force de la Delmas.


Le "Tronçonnage" : désosser l'Empire pour éponger la dette


Le terme de « tronçonnage » s'impose pour décrire la stratégie de Vincent Bolloré entre 1991 et 1995. Sous la pression de ses créanciers, l'homme d'affaires breton doit démanteler des pans entiers du groupe pour réduire l'endettement colossal généré par son raid.


Les cessions stratégiques et sociales


Pour récupérer des liquidités, Bolloré procède à une vente à la découpe d'actifs qui étaient pourtant au cœur de l'activité du groupe ou de ses diversifications antérieures. La priorité absolue est donnée au désendettement, au détriment du développement de la flotte maritime.
 

  • Vente de la société Frans Bonhomme : rapportant 1,5 milliard de francs.

  • Cession du parc de conteneurs : générant 180 millions de francs de plus-values.

  • Opération de défaisance sur les navires : onze navires sont concernés par un montage financier rapportant 650 millions de francs.

  • Plans sociaux et restructurations : les effectifs sont drastiquement réduits, et la pression sur le personnel navigant s'intensifie pour abaisser les coûts d'exploitation.


La fin de l'armateur, la naissance du logisticien


En 2005-2006, le processus arrive à son terme logique : Bolloré cède les activités maritimes de Delmas au groupe CMA CGM pour environ 600 millions de dollars. Cette cession marque la fin de l'aventure maritime propre à la marque Delmas, qui ne subsiste alors que comme une division au sein d'un concurrent mondial. Bolloré conserve cependant la mainmise sur les ports et les réseaux de transport terrestre en Afrique, transformant ce qui était une compagnie de navigation en une rente de manutention portuaire et de commission de transport.

 

Synthèse : du signal de détresse à la déconnexion financière

 

Le lien entre l'enquête de Marie Richeux et le raid de Vincent Bolloré est celui d'une rupture de fréquence. Dans Officier radio, le naufrage de 1979 est le moment où le signal s'interrompt brutalement, laissant un vide que le silence familial a tenté d'occulter. Le raid de 1991 est un second naufrage, institutionnel celui-là, où le "tronçonnage" financier a achevé d'effacer les traces de l'organisation humaine et maritime des Delmas-Vieljeux.


L'Officier Radio comme symbole d'un monde révolu


Dans la vision de Marie Richeux, l'officier radio est celui qui écoute le monde, qui attend dans la touffeur des ports africains ou le froid de l'Atlantique un signe de vie. Cette attention au monde est l'exact opposé de la logique de Vincent Bolloré, qui traite les routes maritimes comme des lignes comptables et les navires comme des actifs interchangeables.

Le livre de Richeux agit comme une tentative de réaccorder nos récepteurs sur cette fréquence humaine, là où le capitalisme de raid a imposé un bruit de fond permanent.


La Rochelle, Ville-mémoire et cimetière industriel


Aujourd'hui, l'empreinte des Delmas-Vieljeux à La Rochelle est purement toponymique : des rues, un parc, des plaques commémoratives.

Le "tronçonnage" a vidé la ville de sa substance décisionnelle maritime. L'exposition de 2016 au Musée Maritime de La Rochelle, évoquée dans les archives, témoigne de cette volonté de ne pas laisser le démantèlement financier effacer cent cinquante ans de présence sociale et politique.
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La trajectoire qui mène de l'oncle de Marie Richeux, tentant de lancer un ultime SOS depuis la cabine radio de l'« Emmanuel Delmas », à la vente finale des navires par Vincent Bolloré, illustre la fin d'un capitalisme "de métier" au profit d'un capitalisme "d'actifs". L'œuvre de Marie Richeux ne se contente pas de raconter un drame familial ; elle offre une étude précise de ce qu'une société perd quand elle troque ses officiers radio contre des experts en raid boursier : elle perd sa capacité à écouter ses propres naufrages. Le "tronçonnage" de Delmas-Vieljeux n'aura pas seulement été financier, il aura été mémoriel. Seul le travail de l'écrivain, en fouillant les archives diplomatiques et les correspondances oubliées, parvient aujourd'hui à rétablir la communication, redonnant une voix à ceux que le feu de 1979 et le froid de 1991 avaient condamnés au silence.


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